Près de la ferme est l'habitation du fondateur de la colonie, le naïf manoir[1] entouré et surmonté de grands arbres entre lesquels on voit la mer. Partout un silence immense, ce silence des champs qui étonne l'habitant des populeuses cités, qui d'abord l'attriste, mais dont ensuite il se sent pénétré, dont il jouit et goûte la saine quiétude ; le silence sur la terre, et dans l'éloignement le bruit de la mer, ce murmure des flots qui ne cesse jamais, qui est toujours le même, et que le cœur écoute, toujours attentif et également charmé de cette plainte monotone, lui qui change incessamment.

[Note 1 : M. Sainte-Beuve.]

On entre dans cette paisible demeure ; un petit salon, sanctuaire de la famille, est décoré de tableaux recueillis avec un soin délicat et sous l'inspiration d'une pensée unique : des sujets religieux, une vue de Rome, le forum semé de ruines, image immortelle de la société païenne détruite, quelques portraits, celui de Brétignières, un des fondateurs de Mettray, du prince Théodore Galitzin, qui déposa 25,000 francs sur la première pierre de la chapelle de Saint-Ilan, et, à une place choisie, présent inappréciable du peintre, une reproduction excellente du Saint Augustin et sainte Monique d'Ary Scheffer. Tous deux, la mère sainte, et le fils, ce Platon purifié, selon le mot du grand philosophe chrétien[1], ils conversent un soir, appuyés à une fenêtre, les yeux au ciel, reflétant en leurs regards l'infini des cieux ; les sublimes pensées montent de leur âme, ils ont cette aspiration de l'immortalité qui, dans les natures élues, se change en une passion épurée, et les soulève de la terre et les transfigure, comme si déjà elles vivaient de la vie éternelle.

[Note 1 : Saint Thomas d'Aquin.]

Cabinet d'étude, lieu de retraite et de prière, là on se recueille et l'on médite ; voyageur venu des grandes villes, une atmosphère calme descend sur vous et vous enveloppe ; vous sentez un apaisement inaccoutumé.

Là, passe la meilleure partie de ses jours le poëte qui, naguère, au temps des vives luttes littéraires, combattit au premier rang, et qui, sorti jeune encore de la bataille, a fait de la charité la mission et le but de sa vie. Souvent il se mêle à ces frères laboureurs, à ces enfants qu'il instruit par sa parole et son exemple, s'occupant aux travaux des champs, sous le ciel, à cette culture de la terre qui assainit le corps, et d'où l'on revient toujours le cœur content et le front dégagé ; la vaste étendue des champs qui s'enfoncent à l'horizon, la terre où le germe croît sans bruit, donnent le sentiment d'une force puissante qui produit sans hâte, avec sérénité. Le soir, il retrouve autour de son foyer la famille réunie, l'épouse pieuse, les filles belles de cette beauté éclatante et ferme des filles de la mer, ses domestiques vieillis dans la maison, ou qu'il a vus naître, et à qui il parle avec cette familiarité, ce tutoiement du maître respecté qui, au lieu de blesser, attache. C'est une vraie demeure bretonne ; on y a des sentiments bretons, l'amour du sol, un noble orgueil de la vieille race armoricaine, et comme un reste de cette fierté nationale qui semble protester et revendiquer son antique gloire.

Je la vois encore, la belle jeune fille, à qui nous étrangers de France, nous demandions un soir une chanson de son pays. Elle commença un chant de guerre, Lez-Breiz, le Chevalier breton, héroïque récit d'une lutte corps à corps de Bretons contre Français, et où les Bretons étaient vainqueurs :

Entre deux seigneurs, un Franc, un Breton,

S'apprête un combat, combat de renom.

Coupé en courtes strophes, tantôt le chant retentissait cadencé comme le pas d'un cheval de guerre qui fait sonner l'armure, tantôt il semblait suivre les coups répétés des épées sur les casques d'acier. Et la jeune Bretonne, aux yeux brillants, debout près du piano muet, sans autre accompagnement que le murmure de la mer qui se brisait au pied des murs, s'animait en cette bataille, de sa main tendue donnant le signal :