VII

La mer.

Brest. — Douarnenez. — Le bec du Raz. — Légende de la ville d'Is.

Nous aimons tous la mer ; tous, nous nous arrêtons avec admiration devant sa plaine immense : nul qui, la première fois, ne soit remué à son aspect ; nul qui ne rêve de la revoir une fois qu'il l'a vue. Pour quelques-uns elle est une amie ; dès qu'ils y reviennent, de loin ils se hâtent, comme on court vers un être cher après son absence. En face de la mer, les âmes tendres sont plus rêveuses, les esprits puissants plus méditatifs, les plus insensibles même s'étonnent. Sur un rocher, au bord des flots, les élégants et les futiles du monde, aussi bien que les philosophes, s'asseoient et, des heures entières, immobiles, remplis d'idées inexprimées, demeurent là, à la regarder.

Qu'y a-t-il donc de commun entre nous, ô hommes, et la mer ? quel charme ont ces flots qui passent ? quelle cause de cet universel attrait ? Est-ce son immensité ? Le ciel aussi est immense, et il n'est donné qu'aux Augustin de l'absorber dans sa contemplation de la sérénité des cieux. Est-ce son uniformité ? Le désert aussi est uniforme, et on le traverse, on ne s'arrête pas. Non, ce qui, en la mer, attire, attache, c'est le mouvement, parce qu'il est l'image de l'action, de ce que cherchent partout les hommes qui, lorsqu'ils ne peuvent agir, ont besoin de voir agir. Le reflux emmène la mer, je la suis s'éloignant, je la suis revenant ; je sais qu'elle ne manquera pas, je l'attends, et, avec elle, le mouvement toujours le même, toujours nouveau, toujours vivant. Parfois mon regard s'arrête à un point obscur, à une voile qui s'enfonce derrière la courbe de l'horizon ; mais, toujours je me reprends à contempler ces flots qui se succèdent à mes pieds, et dont pas un ne revient après qu'on l'a vu.

Nous levons les yeux au ciel, car c'est l'espoir, l'avenir ; là est la vraie vie immuable, éternelle, et qui, par cela même, est l'action éternelle. Ce regard que nous lançons au ciel est une aspiration, un geste de l'âme qui se porte vers l'idéal ; et il ne dure pas, c'est un éclair. Mais le mal qui est en nous demeure, la soif de l'infini ; et, enveloppés par le corps, ne pouvant pénétrer l'infini même, nous en poursuivons le signe et l'imparfaite image ici-bas dans ce qui s'en rapproche le plus, la mer. La mer semble tenir sa vie d'elle-même, elle nous fascine, et nous la regardons avec une insistante insatiabilité, comme si, par cette contemplation tenace, nous allions saisir le secret de la vie infinie, l'arrêter et la fixer.

La Manche, resserrée entre la grande et la petite Bretagne, est plus agitée que l'Océan ; ses vagues, pressées et battant le rivage d'un mouvement plus violent et plus saccadé, ont découpé les côtes du nord de la Bretagne comme le ciseleur taille l'ivoire en mille dessins variés : c'est une suite de criques, d'anses, de baies creusées dans les terres, de caps et de promontoires qui s'avancent dans la mer, de petites îles et de rochers nus semés sur la plaine azurée et que le flot entoure d'une écume argentée. Telle est la côte qui regarde l'Angleterre ; au point où le rivage fait un coude et monte vers le nord pour former la presqu'île de Normandie, la mer, au contraire, rase le bord plutôt qu'elle ne le heurte ; sur quelques points même, elle s'est retirée : autrefois elle brisait ses flots contre les murs de Dol ; depuis des siècles elle s'est éloignée jusqu'à près de trois lieues ; où jadis revenaient incessamment les vagues qui ne s'épuisent pas, s'étend une longue plaine sans rides, presque au niveau de la mer dont elle est la suite et le prolongement sans transition, on dirait que la terre a bu toute l'eau ; et elle est devenue fraîche, fertile, richement cultivée, semée de milliers de beaux arbres.

Mais la mer, dominatrice hautaine, en se retirant, a laissé une marque de la souveraineté qu'elle a eue sur cette terre. Au milieu de la plaine s'élève, à plusieurs centaines de pieds, un amas de rochers escarpés du côté de l'Océan, à pans rudement coupés et portant les traces des tempêtes qui les ont âprement taillés : on l'appelle le Mont-Dol, tant il paraît haut sur ce sol nivelé comme avec la main. Isolé dans la plaine verdoyante qui ressemble à un jardin, ce monceau de rocs est encore une île.