Et aussitôt, sans hésiter, sans réfléchir, emportés par cet irrésistible choc des grandes pensées qui toujours entraînent les hommes, preuve sublime qu'ils ont une âme : Oui, oui, s'écrient les assistants, grâce ! grâce ! Et ils s'élancent au dehors, tous veulent l'annoncer aux prisonniers. La Rochejaquelein, le premier, monte en courant la rue raboteuse, arrive à la porte du couvent, et, l'ouvrant toute grande : Laissez-les aller, s'écrie-t-il, grâce ! Bonchamp le veut, Bonchamp l'ordonne !

Les canons sont détournés, et les prisonniers, passant à travers la foule qui s'écarte, se dispersent dans la campagne, par toutes les routes, jusqu'à perte de vue du bourg ; en quelques instants tous avaient disparu ; il n'en resta pas un à Saint-Florent.

Et il n'est pas vrai, ainsi que quelques-uns l'ont raconté, que ces prisonniers, à peine sauvés, aient tiré presque aussitôt sur leurs libérateurs. Seulement, et c'est ce qui a causé l'erreur de ces historiens, à la fin du jour, l'avant-garde républicaine arriva à Saint-Florent, où elle espérait trouver encore les Vendéens : le représentant Choudieu, qui marchait en tête avec une escorte de cavaliers, alla droit à la maison d'un des principaux habitants du bourg, et s'informa des Vendéens ; on lui apprit que tous avaient franchi le fleuve. — Mais leur artillerie ? demanda-t-il. — Ils n'ont pu l'emmener ; ils en ont laissé ici une grande partie. — Où sont les canons ? dit-il vivement ; quelqu'un peut-il m'y conduire ? — Moi, je vais vous y mener ! s'écria un jeune garçon de douze ans, en se présentant. Choudieu saisit l'enfant par un bras, l'enleva sur sa botte, et le mit en selle devant lui ; puis, suivi de ses cavaliers, il arriva à l'esplanade, où étaient restés les canons. Les Vendéens, soit hâte, soit ignorance, ne les avaient pas encloués. Le représentant, alors, de ce lieu élevé, aperçut par delà le large fleuve la foule du peuple vendéen, encore haletante, fuyant à travers les ombres qui s'abaissaient : Nous ne les atteindrons pas, dit-il, mais, du moins, informons-les de notre présence. Il fit mettre pied à terre à ses soldats et pointer les pièces sur Varade ; cinq ou six boulets franchirent le fleuve et vinrent mourir inoffensifs sur le sable.

Ce récit m'était fait par le neveu de ce jeune garçon qui, jadis, dans l'impatiente ardeur de son âge, avait guidé Choudieu ; et, en rappelant ces détails qui réhabilitaient le parti contraire, cet homme, cœur franc et loyal, relevait noblement la tête, heureux d'attester qu'un crime de plus n'avait pas souillé ces luttes fratricides.

J'étais à la place même où avaient été pointés les canons de Choudieu ; là s'élève aujourd'hui la colonne commémorative de Bonchamp, et, à côté, le couvent, jadis célèbre abbaye de bénédictins, qui servit de prison aux républicains. Et ce couvent, car il semble que ce petit bourg, sur les confins de la Bretagne et de la Vendée, ait été le rendez-vous d'événements extraordinaires, il a été incendié, non par les républicains, comme on le pourrait croire, mais par un Vendéen. Son nom était Poitevin, mais on l'appelait Chante-en-Hiver : ainsi que les peuples primitifs des forêts américaines, ces guerriers de la Vendée avaient aussi leur langue pittoresque et expressive. Quand, à la fin de la guerre, le soldat de Bonchamp revint à Saint-Florent et qu'il revit ce couvent où, enfant, il avait prié Dieu, et dont les républicains avaient fait une caserne, dans sa foi vendéenne il s'indigna. Il courut au bas de la ville, chargea sur son épaule deux bottes de paille, et les jeta tout enflammées dans le couvent : le feu gagna aussitôt les cloîtres, en un instant le couvent fut enveloppé de flammes. Les habitants du bourg accoururent ; debout sur un pan de mur à demi écroulé, Chante-en-Hiver suivait les progrès de l'incendie ; il arrêta ceux qui voulaient l'éteindre : Non ! non ! dit-il ; ne faut-il pas que la maison de Dieu soit purifiée des bleus ? Et la foule immobile laissa l'incendie dévorer le couvent.

Quant à la colonne de Bonchamp, on cherche en vain à déchiffrer l'inscription qui y était gravée ; les plaques de marbre de la base ont été brisées en 1832 par les soldats d'une garnison passagère. Si rapide est l'action de notre temps, si violents et opposés les mouvements qui emportent ce siècle justement appelé le siècle des révolutions, que, dans ses tours et retours, il efface aujourd'hui les œuvres d'hier et n'en laisse que des vestiges. Il en est déjà des monuments érigés aux chefs vendéens comme des monuments de l'antique Grèce ; ces événements, dont il reste encore des témoins, ne sont, aux lieux mêmes où ils se sont passés, marqués que par des débris.

Non loin de Saint-Florent, au Pin-en-Mauges, un autre monument a été mutilé, la statue de Cathelineau, que les Vendéens lui avaient érigée en face de sa maison. Il avait pourtant bien mérité un hommage populaire, ce paysan que ses vertus, autant que son courage, avaient élevé au premier rang. Il y avait parmi les capitaines vendéens des gentilshommes de haute naissance, de savants officiers ; lorsqu'ils voulurent nommer un général en chef, ils élurent Cathelineau. C'est qu'il possédait les qualités par lesquelles les hommes sont partout dominés : la fermeté calme, qui est le plus grand signe de la force, le sens droit et la netteté de vue dans le conseil, l'enthousiasme dans la bataille ; sa modestie et sa candeur le faisaient aimer, sa piété et sa vie sans tache, respecter ; il semblait que Dieu marchait avec un tel homme ; on l'appelait le saint de l'Anjou. Quand il eut expiré, un vieillard parut sur le seuil de la maison, et dit ces simples mots à la foule agenouillée : « Le bon général a rendu son âme à qui la lui avait donnée pour venger sa gloire, » oraison funèbre qui embrasse, dans sa brièveté, le génie du héros, la croyance du chrétien, et le but sublime où il tendait.

Le voyageur qui traverse le Pin-en-Mauges s'arrête devant la maison de Cathelineau, devenue une auberge ; on lui montre le four où le Vendéen cuisait son pain, sa chambre transformée en écurie ; vis-à-vis, une petite place triangulaire est jonchée de débris ; là était le monument : la statue gît dans l'humble cimetière de la paroisse.

De nos jours, cependant, ces ruines ont été en partie relevées : à Saint-Florent, le couvent a été restauré ; dans la maison même où il a expiré, un tombeau a été érigé à Cathelineau, et, sur ce tombeau, une statue, copie exacte de celle du Pin-en-Mauges. Ainsi reposent côte à côte Bonchamp et Cathelineau, le général paysan près du général gentilhomme. Ces restaurations ne sont pas dues aux retours des partis, mais à la religion : dans le couvent on a établi une école de Frères ; la maison, où est placé le tombeau, est devenue la chapelle d'une école de Sœurs : une sainte femme, un généreux et noble Vendéen[1], ont réparé ces ruines pour les consacrer à des œuvres pieuses : c'est le vrai sentiment de la Vendée. Ainsi, tout est à sa place : cette auberge, établie dans une demeure héroïque, cette statue brisée, ce cimetière où elle est déposée, cette chapelle qui protège la tombe de Cathelineau, autant de traits qui marquent le caractère de ce siècle, l'industrie triomphante, la vieille royauté renversée, et la religion immortelle relevant les ruines des guerres civiles, et seule gardienne des généreux souvenirs.

[Note 1 : Madame Baudoin et M. le comte de Quatrebarbes.]