Aujourd'hui elle appartient à un riche propriétaire, ancien représentant, esprit sagace et instruit, unissant, comme quelques hommes de notre époque, les idées d'égalité et un instinctif amour du luxe, à la fois démocrate et châtelain. De même que les seigneurs d'autrefois, il a voulu avoir son château, un château moderne et un jardin anglais, un jardin malgré le sol de roc où ne s'enfoncent pas les racines, malgré les ouragans qui arrachent les arbres, malgré l'air âcre et salin qui, comme sur tous les bords de la mer, ronge la feuille et penche les branches du côté de la terre ; cette inclinaison uniforme d'un seul côté donne aux rivages de la mer une solennelle tristesse ; l'homme sent que là sa force est impuissante ; c'est une autre main qui courbe ces arbres et leur donne leur pli pour toujours. Mais lui, dure tête bretonne, avec la ténacité de sa race, il a creusé çà et là de larges espaces où il a planté des arbres verts ; ces pauvres petits arbres, du fond de ces trous, élèvent timidement la tête de quelques pouces, jusqu'à ce que l'âpre bise, venant par-dessus, les arrête brusquement et leur dise aussi en son langage : Tu ne monteras pas plus haut !
Quant au château, il eut un instant la pensée de le bâtir dans les flancs de la vieille tour ; des divans de soie de son salon, on eût aperçu la pleine mer par les fenêtres à ogives percées dans un mur de dix pieds ; mais il fut intimidé par cette masse de pierres qui se tiennent à peine et surplombent au-dessus de sa tête ; il désespéra d'atteindre, avec ses petits étages, le haut de cette ruine découronnée, et il se résigna à construire son château au pied de la tour, à quelques pas, dans son ombre. Là il a bâti un pittoresque logis, une sorte de villa italienne, peinte de vives couleurs, avec une galerie à jour courant le long du toit plat, il y a rassemblé les stucs et les marbres, les vases et les dorures, tout le luxe de notre temps.
Mais, lorsqu'on sort de cette jolie et coquette demeure, le contraste des deux sociétés apparaît saisissant : le petit château, accroupi au bas de la tour, s'abaisse comme humilié et craintif ; tous les détails s'amoindrissent ; il semble qu'à peine un homme passerait par ses portes étroites ; on dirait qu'on le peut saisir à deux mains par les arcs de sa balustrade comme par des anses, l'enlever de terre, et l'emporter comme un joujou d'enfant. Et vis-à-vis, au contraire, s'élève la haute tour, montée sur un énorme monceau de débris écroulés ; les grandes pierres de son faîte pendent dans le vide, et sur l'azur du ciel s'ouvrent les degrés de son escalier rompu. Dressée à l'extrémité d'un promontoire qui s'avance dans la mer, de plusieurs lieues, de toute la côte et de l'Océan, on aperçoit sa masse longue et sombre ; tout à l'entour la campagne est nue et sans arbres, presque sans maisons ; ébréchée et crevée, elle s'allonge vers le ciel, comme un colossal obélisque ; au-dessous, à plusieurs centaines de pieds, la mer frappe de ses vagues sa base de rochers, les vents la battent incessamment, et de ses flancs s'envolent, en jetant de longs cris, les oiseaux aux ailes grises, vers l'Océan.
X
Saint-Nazaire.
Le nouveau port et la nouvelle ville.
La Bretagne, quelque isolée qu'elle soit par ses mœurs du reste de la France, n'est pas restée étrangère à l'incessante activité de notre époque : elle aussi a vu les larges routes traverser ses landes désertes et les chemins de fer pousser en avant leurs rails rigides, qui tout à l'heure vont atteindre Brest, au bout de la terre. Mais son œuvre la plus importante devait être sur la côte même, au bord de cette mer qui l'attire et lui donne la vie : ses petits ports ne lui suffisaient plus ; au versant de la presqu'île, à cinquante lieues de Brest, elle a créé un grand port, Saint-Nazaire.
Il y a dix ans, c'était un village de cinq cents âmes ; il n'y avait pas de port ; on n'y voyait que quelques barques de pêcheurs qui se mettaient à l'abri derrière une petite jetée. Aujourd'hui, c'est une ville de cinq mille âmes, qui, dans dix ans, en aura trente mille.