Depuis longtemps on se plaignait que les sables empêchaient les grands navires de remonter la Loire jusqu'à Nantes ; ils s'arrêtaient à Paimbeuf, où ils s'allégeaient d'une partie de leur cargaison. Ce beau fleuve de la Loire est en effet sillonné et comme parcouru, dans presque tout son cours, par des sables voyageurs. Près de son embouchure même, à trois lieues de la mer, où la Loire est large d'une lieue, le chenal n'a parfois pas plus de deux pieds d'eau ; les bateaux à vapeur qui courent chargés de voyageurs entre ses deux rives basses et verdoyantes, labourent le fond du fleuve avec leur quille comme une charrue, et laissent en fuyant, derrière eux, de longs sillons d'une eau troublée et jaunâtre.

Un jour, il est décidé que Saint-Nazaire deviendra un port. Aussitôt, avec cette ardeur propre à notre âge, on se met à l'œuvre : la terre est largement entamée ; on creuse un bassin de vingt-quatre pieds de profondeur ; les plus grands navires de commerce y peuvent entrer, même les frégates ; le chemin de fer de Nantes est prolongé jusqu'à Saint-Nazaire ; en peu de temps, vingt rails s'alignent et se croisent au bord du bassin. Cependant, pour couvrir ce port nouveau, il faut des fortifications : on amoncelle les terres enlevées des quatorze hectares du bassin, on les élève tout autour comme des collines ; de larges fossés les environnent ; bientôt la maçonnerie les revêtira, ils seront armés de canons ; Saint-Nazaire ne sera pas seulement un port, il sera une ville forte.

Ces immenses travaux sont improvisés en quatre ans, improvisés, mais parfaits. Vastes quais aux dures assises de granit, larges écluses, lourdes portes de fer, grues colossales, on enfonce profondément dans le sol, on attache par des chaînes énormes et redoublées tout cet attirail puissant de machines, tout ce que l'homme a pu inventer de plus fort pour lutter contre cette eau légère qui, en léchant les quartiers de roc, les use, les rompt et les emporte.

Mais le principal restait à faire, la ville : le gouvernement avait construit le port, les remparts ; les particuliers ont bâti la ville ; tout de suite on l'a conçue sur un grand plan : on a vu un Havre nouveau dans l'avenir, non un avenir de cent ans, mais un avenir prochain, immédiat. En ce temps-ci, où l'on ne compte plus par mille francs, mais par millions, les spéculateurs sont accourus ; des fortunes se sont élevées en trois jours ; tel champ estimé il y a dix ans quinze mille francs, s'est vendu sept cent mille ; mais rien n'étonne aujourd'hui en fait de révolutions, nous en vivons.

Voici trois ans que cette ville est commencée, et déjà l'on entrevoit le développement qu'elle va prendre. On lit, dans les récits des voyageurs, la création des villes neuves des États-Unis : une bande de pionniers s'avance vers l'ouest, au bord des forêts et des prairies indéfinies ; ils abattent les arbres séculaires, et, tandis que l'on arrache les souches énormes du sol, sur le terrain à peine déblayé des maisons s'élèvent, des magasins s'ouvrent, un chemin de fer relie la ville éloignée aux grands ports de l'est. De même ici : à côté de l'ancien village, dont les maisons basses sont entassées autour du petit clocher de la vieille église, une grande cité sort de terre, neuve et blanche ; les quartiers se dessinent, les maisons se groupent aux carrefours ; on suit de l'œil dans la campagne la trace des rues longues et larges ; une douzaine de maisons, à droite et à gauche, au commencement, au milieu et au bout, se dressent comme les jalons alignés de la rue nouvelle ; dans les intervalles, des prairies et des blés ; ici une maison haute de quatre étages, avec des boutiques resplendissantes, peintes et dorées comme à Paris ; à côté un champ labouré, une haie chargée de mûres, une hutte de chaume. Demain, la hutte sera jetée à terre, la haie arrachée, le champ défoncé, et une autre grande maison s'appuiera à la maison voisine, on la bordera de trottoirs, on allumera le gaz ; voilà une rue Vivienne. Une vaste place est tracée devant le bassin ; il n'y a là encore que deux ou trois maisons à chaque extrémité ; le centre est rempli de décombres ; mais ces maisons, ce sont de grands cafés, des hôtels où la table est sans cesse dressée et toujours servie : une population active, ardente, pressée, ouvriers, marins, industriels, voyageurs, va et vient, remue les moellons, creuse la terre, descend des wagons, débarque des bateaux à vapeur, charge et décharge les navires ; de la jetée à la gare, c'est tout un peuple fourmillant dans un espace étroit encore.

Déjà les premiers négociants de Nantes y ont des comptoirs, déjà le bassin est rempli de navires venus de tous les points du monde ; on y voit ces grands clippers américains de dimensions colossales, qui jaugent dix-huit cents tonneaux et tirent vingt-quatre pieds d'eau, comme des frégates. Déjà l'on a compris l'insuffisance d'un seul bassin ; on en commence un second, on en projette un troisième. A toute heure, les longs bateaux à vapeur filent devant vous, pour remorquer les navires, pour transporter les marchandises et les matériaux nécessaires au service du port ; et, au travers de ce mouvement général, du bruit incessant des chantiers de toutes sortes, des pelles, des pioches et des marteaux, des chaînes qui crient en levant les ancres, du murmure sourd des machines çà et là dressées, des cris d'appel des ouvriers, des chants cadencés des matelots penchés sur le cabestan, par-dessus même la rumeur aboyante des vagues qui tombent sur le rivage comme une masse de plomb, à coups égaux, de temps en temps un sifflet strident, aigu, déchire l'air, et s'élève vers le ciel comme une plainte de douleur qui s'échappe et se tait tout à coup. C'est le sifflet du chemin de fer, de la locomotive toujours allumée, toujours prête à partir, la machine du mouvement, c'est son nom, et qui semble dire : Allons ! allons ! pressez-vous ! avançons !


XI

Les lutteurs.