Un homme sort des rangs, et, le chapeau à la main, fait le tour du cercle. Si personne ne se présente pour le lui disputer, le prix lui appartient. Mais un autre aussi entre dans l'arène : à ce moment une femme, quittant précipitamment sa place, court après lui, et le retient par le bras, c'est sa mère ; il est trop jeune encore, elle ne veut pas qu'il lutte, il recevra peut-être un mauvais coup. Le jeune homme résiste ; impatient de montrer sa force, il écarte doucement sa mère, et elle le suit malgré lui, et on la voit lui parler avec cette vivacité d'amour qu'ont seules les mères ; elle lui prend les mains de peur qu'il ne s'échappe d'elle. L'assemblée assiste impatiente et divisée à ce combat de tendresse et de fière ardeur : les jeunes gens et les jeunes filles sont pour le fils, les plus âgés pour la mère, — jusqu'à ce que l'un des vieillards, jugeant en faveur de la plus faible, décide qu'une fois encore le fils cédera à la douce contrainte des pleurs maternels.

Un autre, d'ailleurs, s'est présenté ; celui-ci est un lutteur célèbre, cent bouches le nomment à la fois ; il fait deux pas en avant avec lenteur et gravité, et étendant le bras : Reste debout ! dit-il. A ces mots, Yves Hervé, du bourg de Banalec, s'arrête : il a reconnu Postic, de Scaër ; le prix sera vivement disputé. Aussitôt il quitte sa veste et son gilet, ne gardant que son bragou-bras et sa chemise de grosse toile, exactement serrée au corps, afin que son adversaire ait moins de prise. Ses parrains s'approchent et, rassemblant ses longs cheveux, les nouent par derrière avec un long ruban ; Les pieds nus, il se tient immobile, allègre et agile pour le combat. Postic aussi s'est dépouillé de ses vêtements, mais ses parrains ne se sont pas présentés pour lui attacher les cheveux ; il les laisse flotter librement sur son cou ; le haut de la tête nue, le visage maigre et sillonné des rides que creusent de bonne heure les travaux des champs, il ressemble presque à un vieillard, mais sa taille haute et droite, ses bras robustes croisés sur sa poitrine, et le regard assuré de ses yeux enfoncés sous ses sourcils, décèlent l'homme dans la force de l'âge.

Le signal est donné : les deux adversaires font le signe de la croix, et s'approchent lentement l'un de l'autre, les yeux dans les yeux, les bras tendus, cherchant comment ils se vont saisir. Puis, d'un même mouvement, ils se joignent et enlacent leurs bras ; en un moment ils sont serrés l'un contre l'autre d'une force égale ; de leurs mains crispées, ils tâchent, à travers la chemise, de saisir la peau ; tous deux, maîtres d'eux-mêmes, combinent à la fois leur propre effort et celui de l'adversaire ; on voit les muscles saillir à leur cou et sur leurs épaules. Hervé sait quelle est la force et l'habileté de Postic, mais c'est pour lui un honneur de le combattre, il ambitionne la gloire de le vaincre, et, deux fois déjà, il a évité le choc par lequel Postic le devait renverser. Quant à Postic, la lutte lui est si familière, qu'il semble modérer sa force plutôt que la développer tout entière ; à un moment même où il veille moins sur lui, un de ses pieds cède, il glisse et tombe. Un grand cri part de l'assemblée, les juges se lèvent de leur siège : mais, dans le temps même où il perdait pied, Postic a vu le danger, et, d'un mouvement agile et preste, s'est tourné de manière à tomber sur le côté. Il reste là, quelques secondes, immobile, pour qu'il soit bien prouvé qu'il n'est pas vaincu. En effet, le vaincu, c'est la loi des luttes, doit être renversé droit sur le dos, les deux épaules touchant la terre ; c'est ce qu'on appelle avoir le saut. Les juges déclarent que le coup ne compte pas, et Postic se relève, aux applaudissements des uns, au milieu du silence des autres.

Le spectacle va avoir maintenant une autre physionomie : jusque-là, l'assemblée avait assisté, muette, aux incidents de la lutte ; mais les passions sont, à cette heure, éveillées : les gens de Scaër prennent parti pour Postic, ceux de Banalec pour Hervé. Le combat est repris plus vif, plus acharné que la première fois ; les deux lutteurs, animés par un intérêt plus ardent, ont à soutenir, l'un son premier succès, l'autre sa réputation. Ils ne demeurent plus dans le même lieu, ils se pressent, ils se poussent de plusieurs pas en arrière ou en avant ; à chaque instant les jambes sont lancées l'une dans l'autre ; les bras, enlacés autour du buste, font plier les reins ; deux fois successivement ils s'enlèvent de terre, et l'on croit qu'ils vont tomber ensemble, puis ils reprennent pied et recommencent le combat. Ils ont alors, dans ces mouvements précipités, des gestes et des attitudes d'une admirable noblesse : lorsque Postic, tenant fermement le bras droit d'Hervé, et, lui serrant l'épaule gauche de son autre main, l'éloigne de lui, et, la tête baissée en avant, s'appuie sur l'une de ses jambes raidie comme un arc fortement bandé, il rappelle ces belles statues d'athlètes que nous a laissées l'antiquité, et que l'on regarde avec une sorte d'orgueil, tant elles donnent une grande idée de la beauté et de la force de l'homme.

Les spectateurs, cependant, les yeux attachés sur les combattants, suivent leurs mouvements avec une émotion passionnée : tout est oublié, excepté le spectacle qui est devant eux. Hommes et femmes se baissent, se redressent, comme si eux-mêmes prenaient part à la lutte ; de la voix et du geste, ils excitent les combattants ; on entend à chaque instant : Stard ! Derta ! Courage ! tiens bon ! Ou bien ce sont des cris d'admiration à un coup habile : Ce n'est pas sot ! Quelques-uns, emportés par une ardeur dont ils n'ont pas conscience, se traînent sur leurs genoux et sur leurs mains, et suivent dans sa marche désordonnée la lutte qui, à tout moment, change de place ; tous les bras sont agités, les yeux animés et brillants, tout le monde a la fièvre.

Mais, tandis que la lutte semble le plus incertaine, Postic saisit, de ses deux mains fermées comme des étaux, le corps d'Hervé, l'arrache du sol, et, d'un effort gigantesque, l'enlevant par-dessus sa tête, le lance derrière lui. Hervé tombe lourdement, le choc a été si violent qu'il demeure étendu de tout son long ; le sang lui sort par le nez et la bouche. Il n'y a de doute pour personne, les deux épaules ont à la fois touché la terre. Les vieillards se lèvent : Mad ! disent-ils, le coup est bon ! D'unanimes applaudissements éclatent dans l'assemblée : Hervé s'éloigne en essuyant le sang qui coule de son visage, et Postic rentre dans le cercle, du même pas grave et lent qu'en arrivant.

L'issue du combat n'est pas toujours aussi franche et décisive : deux lutteurs se rencontrent quelquefois de force presque égale, qui combattent longtemps sans qu'il y ait un vainqueur. C'est ce qui arriva au Pardon de Rosporden, en 1859 : les deux rivaux étaient, dans une nature différente, comme les types du lutteur breton ; l'un, grand, élancé, blond et sans barbe, quoiqu'il eût trente ans, paraissait plus jeune que son âge ; on ne l'avait vu encore qu'une ou deux fois dans les luttes, et l'on doutait d'abord qu'il pût soutenir un combat un peu prolongé. Mais, quand il eut mis bas sa veste, que ses cheveux noués par derrière et sa chemise à demi ouverte eurent laissé voir ses larges reins et ses fortes épaules que surmontait une tête petite comme celle des athlètes antiques, un murmure d'étonnement parcourut l'assemblée ; il parut tout à coup un autre homme, ainsi que ce faux mendiant qui, dans Homère, se dépouille de ses haillons et s'avance d'un pas noble et majestueux, semblable à un dieu. Son nom était Trolez, c'est-à-dire lait tourné.

L'autre s'appelait Le Guichet ; il n'avait que vingt ans, et contrairement à son compagnon, on l'eût dit plus âgé. Brun, petit, ramassé, le cou rentré dans les épaules, à chacun de ses mouvements, ses muscles solides ressortaient, pareils à des cordes, sur ses bras robustes ; sa grosse tête, ses cheveux noirs, épais, à demi longs, tombant sur son front bas et presque sur ses yeux, sa poitrine velue, l'expression résolue de son visage carré, lui donnaient un aspect étrangement sauvage ; on ne pouvait s'empêcher de le comparer à un taureau.

Après s'être mesurés des yeux, ils se saisirent, et alors commença une lutte, d'abord lente, mesurée, chacun calculant la force de son adversaire, puis plus pressée et plus précipitée. Trolez, de ses longs bras entourant son rival, s'efforçait de l'enlever de terre ; mais, à peine celui-ci avait-il perdu pied, qu'il retombait aussi solide et affermi qu'auparavant. Le but de Le Guichet était de lancer un de ces rapides coups de pied qui font plier subitement la jambe ; l'adversaire perd l'équilibre et tombe. Mais Trolez, attentif à tous ses gestes, ne se laissait pas approcher : les jambes écartées, le dos longuement tendu et appuyé sur ses reins, il demeurait comme ancré dans le sol ; il n'avançait ni ne reculait, ses pieds ne bougeaient pas de la place qu'ils occupaient ; aux assauts redoublés de son rival, il résistait impassible comme une muraille.

Cette immobilité obstinée excitait, au lieu de l'abattre, l'ardeur de Le Guichet. Abandonnant sa tactique première et se servant, comme d'un moyen de vaincre, de l'inégalité de sa taille, il se jetait à corps perdu sur Trolez, et, lui enfonçant sa grosse tête sous l'aisselle, ainsi qu'un coin énorme, de son cou et de ses rudes épaules il poussait en avant, semblable à un bœuf qui choque un chêne de son front, pensant le soulever et le porter de tout son poids à terre. Mais nulle secousse ne faisait dévier Trolez d'une ligne.