Longtemps et à plusieurs fois, ils se prirent et se quittèrent, rouges, la chemise en lambeaux, une sueur abondante coulant sur leurs visages et le sang sortant par leurs narines. Enfin, après des assauts coup sur coup renouvelés, tous deux s'arrêtèrent en même temps, haletants et non épuisés, mais reconnaissant l'un chez l'autre une force qu'ils se sentaient impuissants à surmonter. Les juges, qui avaient assisté avec étonnement et admiration aux péripéties du combat, ne pouvant nommer un vainqueur, voulurent cependant leur donner une marque d'estime, et leur partagèrent le prix. Trolez, que son inexpérience dans l'art de la lutte avait seule empêché de triompher, qui s'était contenté de résister, mais qui, dans sa résistance, avait montré une vigueur sans égale, reçut la plus large part ; Le Guichet reçut la moindre, comme prémices des prix qu'il saurait un jour remporter. Puis, tous deux se tendirent la main, sans forfanterie et sans rancune, oubliant leur rivalité passagère, et redevenus compagnons du même village.

Telle est la générosité de la belle jeunesse : elle aime le combat pour le combat même ; ses intérêts, elle n'en a souci, et, confiante en l'avenir qu'elle ne mesure pas, si elle est vaincue aujourd'hui, elle compte sur le jour de demain pour gagner les succès et la gloire. Mais, plus tard, quand il s'est épuisé en de durs efforts contre les obstacles de la vie, l'homme mûr ressent en lui les premières secousses des passions envieuses ; moins fort, il s'irrite, et il hait ; il n'a pas seulement des émules à vaincre, il a des ennemis à humilier, et ce sentiment de rivalité jalouse, il le décore d'un beau nom, il l'appelle le sentiment de l'honneur.

Ce Pardon de Rosporden, déjà remarquable par le combat incertain de Le Guichet et de Trolez, fut signalé par un événement émouvant et inattendu : Postic, le fameux lutteur qui n'était jamais sorti d'une lutte que victorieux, fut ce jour-là vaincu. Trois fois déjà dans la journée, il était entré dans la lice et avait remporté le prix. Infatigable et plein de confiance, il se présenta une quatrième fois, et tout d'un coup, sans que rien fît présumer l'affaiblissement de ses forces, et alors que les spectateurs attendaient avec assurance le moment où il renverserait son adversaire, il fut soulevé violemment et jeté à terre ; il tomba en entraînant avec lui son rival. A ce coup soudain, l'assemblée demeura muette, pas un applaudissement n'éclata ; on ne pouvait croire que Postic, eût eu le saut. Mais il ne pouvait y avoir d'incertitude ; les juges proclamèrent le vainqueur. Postic alors se releva : son rival était presque inconnu comme lutteur ; il lui serra fortement la main, puis, sans qu'un geste, sans que son visage et sa voix exprimassent les agitations de son cœur, mais pâle, et les bras croisés sur sa poitrine, il annonça aux juges que, jamais plus désormais, il ne paraîtrait dans les luttes.


XII

Les monuments.

Vanneau. — Les statues. — Colonne de Louis XVI. — Du Guesclin.

Les grands caractères appellent la lutte : la Bretagne est le pays de France le plus religieux, gardien de l'ancienne foi, représentant de l'ancienne société ; c'est en Bretagne que la Révolution a triomphé avec le plus de hauteur : sur ce sol royaliste et chrétien, en face de ces croix, de ces calvaires, de ces statues de saints, de ces églises, elle a affecté de planter les monuments qui attestent sa victoire. Partout on trouve les marques de son triomphe : de quelque côté que l'on entre en Bretagne, à Saint-Florent, la colonne de Bonchamp mutilée ; au Pin-en-Mauges, le monument de Cathelineau renversé ; à Rennes, à Nantes, des inscriptions en l'honneur de la Révolution. A Saint-Malo, les premiers noms que l'on entend prononcer sont les noms de Lamennais et Chateaubriand, c'est-à-dire des deux plus grands révolutionnaires du XIXe siècle. Car, si Lamennais est le philosophe qui nie le principe de l'ancienne société, Chateaubriand est l'écrivain de la nouvelle ; c'est lui qui a changé la vieille langue, qui a introduit une nouvelle forme ; l'un est haineux et amer, comme les révoltés qui ressentent encore, tandis qu'ils détruisent, des secousses de leur conscience ; l'autre est mélancolique et triste, comme un homme qui vit parmi des ruines.

A Rennes, dans la capitale de l'ancienne Bretagne, au point le plus culminant de la ville, lorsque vous montez à cette belle promenade du Thabor d'où vous dominez, étendue à vos pieds, la terre de Bretagne, la vraie Bretagne qui commence, vous rencontrez une colonne surmontée d'une statue, avec cette inscription :