A VANNEAU, A PAPU.

Quels sont ces noms ? qu'ont-ils fait pour qu'on leur érige une colonne ? L'inscription vous le dit :

MORTS POUR LA LIBERTÉ EN JUILLET 1830.

Et en effet, la statue, c'est la Liberté, tenant en main la Charte de 1830. — O pauvres héros inconnus et oubliés de ceux-là mêmes qui vous ont dressé un monument ! qui songe à vous, Vanneau, et à vous, Papu ? Papu surtout, qu'était-il ? pourquoi la destinée de ces deux noms, Vanneau, Papu, est-elle si différente ? pourquoi un seul jouit-il de quelque notoriété, et l'autre est-il si oublié ? On ne sépare pas les noms d'Harmodius et d'Aristogiton. Paris a donné le nom de Vanneau à une des rues nouvelles du faubourg Saint-Germain, entre les hôtels de Castries, de La Rochefoucauld, de Damas et de Beauffremont ; mais qui jamais entendit parler de Papu ? Il y a un peu plus de trente ans qu'il est mort ; personne ne sait qu'il a vécu. — Ils sont morts pour la liberté ! Pauvres gens encore ! Cette liberté, elle a duré dix-huit ans et même un peu moins. Vanneau et Papu étaient jeunes ; s'ils avaient vécu quelques années de plus, ils n'auraient pas eu atteint l'âge de la maturité, qu'ils auraient vu cette même liberté de nouveau attaquée, et, cette fois, se seraient-ils fait tuer pour elle ? Colonne de Vanneau et de Papu, colonne de Juillet, quels enseignements donnez-vous à nos fils, quelle pensée noble et élevée porterez-vous de nous à la postérité ?

De même, à Nantes, au milieu des sévères hôtels de cette fidèle noblesse de Bretagne, dont les membres les plus illustres versèrent leur sang pour leur roi, à quelques pas des statues des grands hommes bretons qui bardent l'entrée des deux cours, sur la base même de la colonne qui supporte la statue de Louis XVI, une inscription révolutionnaire est scellée, une inscription qui glorifie la révolte d'un peuple contre son souverain, qui atteste la ruine de la vieille monarchie, et la défaite du frère même de Louis XVI par ses sujets ! et cette inscription, que personne n'a osé encore enlever, elle a été appliquée là par des Anglais, par les ennemis séculaires de la Bretagne et de la France.

ICI PRÈS, A EU LIEU UNE LUTTE SANGLANTE
ENTRE LES OPPRESSEURS ET LES OPPRIMÉS,
LE 30 JUILLET 1830.
DES LABOUREURS ET DES OUVRIERS ANGLAIS
ONT FAIT POSER CETTE INSCRIPTION, EN TÉMOIGNAGE
DE LEUR ADMIRATION POUR LA BRAVOURE,
LA VALEUR ET L'INTRÉPIDITÉ NANTAISE.

Ce ne sont pas là les véritables monuments de la Bretagne ; ces monuments, vous les trouverez à Saint-Cast, où a été élevée une colonne commémorative de la défaite des Anglais en 1758, par des paysans bretons rassemblés à la hâte, précurseurs des chouans de 93, qui n'avaient pas appris la guerre, mais à qui le sentiment national enseigna la victoire ; à la Chartreuse, près d'Auray, où sont entassés les os des victimes de Quiberon ; dans l'église de Brest, où Louis XVI a fait placer le cœur de du Couëdic, un de ces marins bretons qui avaient transporté jusque dans le XVIIIe siècle l'esprit de la chevalerie antique ; à Rennes, devant la façade du palais du parlement de Bretagne, où sont dressées, dans une noble attitude, les statues de savants jurisconsultes, de consciencieux historiens, de graves magistrats, Gerbier, d'Argentré, Toullier ; à Nantes, où, au pied, et comme les gardes du vieux château des ducs de Bretagne, se tiennent debout les plus illustres des héros de l'Armorique, du Guesclin, Clisson, Richemont, la reine Anne, grands noms bretons et aussi grands noms français ; les gloires des deux peuples ici se confondent : Clisson et du Guesclin, les vainqueurs des ennemis de la France, en même temps que chevaliers bretons ; Richemont, que l'histoire appelle moins le duc Arthur de Bretagne que le connétable de Richemont, et cette charmante femme, gracieux symbole de l'union des deux nations, la duchesse Anne de Bretagne, qui est aussi la reine de France.

Puis, dans presque toutes les villes, à Rennes, à Nantes, à Dinan, à Saint-Brieuc, à Saint-Malo, la statue du grand homme breton par excellence, du Guesclin. Du Guesclin ! son souvenir domine toute la Bretagne ; quand on en cherche la raison, ce n'est pas parce qu'il fut un vaillant chevalier ; bien d'autres l'ont été ; non pas même parce que, Breton, il parvint aux plus hautes dignités et fut connétable et généralissime des armées de France ; ses compatriotes lui reprochaient, au contraire, de s'être fait plus Français que Breton, et il y eut un moment où il vit s'éloigner de lui la plupart des chevaliers bretons ; c'est que, outre les qualités de son pays, il eut, à un éminent degré, les vertus du vrai chevalier, la loyauté inaltérable, cette loyauté à laquelle rendaient hommage les Anglais, quand ils venaient déposer les clefs de Châteauneuf-Randon sur son cercueil, obéissant au mort comme s'il eût été vivant, parce qu'ils savaient qu'il aurait agi ainsi ; la libérale munificence : à plusieurs reprises il distribua tout ce qu'il possédait à ses compagnons d'armes ; la persistante volonté, une finesse qui n'excluait pas la franchise, deux qualités qui s'unissent difficilement et qui appartiennent en propre au Breton ; on sait comment, à Avignon, il sut obtenir du pape de l'argent et l'absolution pour les Grandes Compagnies ; le désintéressement, enfin, et la grandeur d'âme : il est prisonnier du Prince Noir, on le laisse libre de fixer lui-même sa rançon : il se taxe à cent mille florins. Où trouverez-vous une pareille somme ? lui dit le prince de Galles. — Les rois, les princes, le pape la payeront, et, si j'allais dans mon pays, il n'est pas une femme qui ne filât sa quenouille pour me racheter ! Magnanime confiance qui demande autant qu'elle donne ! En du Guesclin, les Bretons honorent non-seulement le grand homme breton, mais le type du chevalier chrétien.

Voilà les véritables monuments de la Bretagne, les monuments consacrés à ses grands princes, à ses héros, aux représentants de son histoire et de sa gloire passée. Les villes de Bretagne ne pouvaient pas ne point avoir ces statues sur leurs places ; la voix des peuples commandait, pour ainsi dire, de les élever, afin qu'ils eussent sans cesse devant les yeux ces modèles de vaillance, de sagesse et d'honneur, qui ne sont d'aucun parti et que la Bretagne peut présenter à tous les pays et à tous les siècles.

Et enfin, c'est Nantes qui, seule de toutes les villes de France, a songé à élever une statue à Louis XVI, pensée bretonne à la fois et française : le dernier roi de France dans la capitale de la Bretagne, le roi pieux dans la religieuse cité ; en face de la vieille cathédrale, à la limite des deux pays, entre le grand fleuve de la Loire, qui vient des campagnes de France, du cœur même de la France, et la jolie rivière d'Erdre qui descend, calme douce, de la vieille Armorique.