Dans le demi jour de ma route je me suis appuyé sur le tronc d’un arbre,—ouvert comme une âme désolée d’amour, j’ai senti toute la douleur humaine m’envahir... mon âme! ô trou noir et sans fond, je t’ai vue! blessée, douloureuse, et gémissante pour toute la vie, ô puits sans lumière à jamais! mal de mon âme, eau qui paraît dormante, et qui veille toujours, et qui souffre, et qui pleure... Des violons ont tremblé dans mon cœur, sur des frémissements de douleur inconnue leur chant vibrant long s’est traîné, un écho d’abord lent comme une forme blanche soulevé, puis un écho comme de cris éclatants, puis des gémissements et des vagues de plaintes sont descendus de tous les murs de mon cœur, et l’ont troublé, et l’ont fait frissonner, et l’ont rempli comme l’air sonore d’une voûte!... Ah! pauvres têtes courbées sur le sol, pauvres yeux qui regardez la terre, hélas j’ai su combien vous étiez loin de votre vie! je vous ai vues, petites âmes placides, séparées de votre désir autant que des étoiles!... O désolation, désespoir! larmes de fièvre dans une solitude de cellule! regards tristes, gestes las, je n’ai plus songé qu’à vous pour exprimer mon âme! Hélas! tout le ciel ne me remplirait pas!

... La lumière tombe sur mon front, l’éclaire, puis s’éteint et renaît, alternativement et toujours, à cause de l’ombre des feuilles changeantes, ô mon front blanc, mon pauvre front, et vous mes yeux qui avez soif de voir ce qu’on ne voit pas!... Une tristesse infinie est montée en moi comme une marée, et je ne sais quels sanglots se brisent dans ma gorge comme des vagues qui viennent de trop loin... Hélas! Hélas! on dirait qu’un espoir suprême, immense, dans lequel se baignait toute l’existence secrète, inapparente de mon âme, s’est enfui soudain et m’a laissé vide...


Mon Dieu je suis triste comme un désert! je ne puis pas regarder, toute mon âme est endolorie. Je ne vois plus de possible que les larmes. Que je suis loin de toutes choses! je suis seul! je suis seul! C’est un fleuve qui a crevé en moi. Tout ce qui était en moi s’est écroulé, maintenant il n’y a plus que des ruines désolées et des plaines mornes. Mon Dieu! mon Dieu! je suis comme un désert.

Hélas autrefois, il y avait pourtant de belles prairies en moi et des ruisseaux et du soleil, et j’avais des joies fraîches... Tout est emporté. Je ne pourrai plus être heureux... Ah pourquoi mon âme s’est-elle éclairée? Où désormais le monde la satisfera-t-il? Où trouvera-t-elle à donner un baiser?...

Voilà que le soir tombe. Il fait très doux maintenant, la fièvre brûlante est partie des choses, elles sont un peu apaisées, elles sont silencieuses, mais une langueur demeure et fait souffrir, on dirait qu’un grand sanglot va s’effondrer, dégonflant tout, crevant soudain dans le silence. J’ai le cœur serré. Les oiseaux qui criaient se sont tus. Les grands arbres noirs sont tout à fait tranquilles. O la paix attentive de ce silence!...

Le ciel est pâle, le ciel est blanc, il est clair et diaphane comme un cristal, il est lumineux très doucement, on devrait voir à travers. Qu’il est oppressant de regarder le ciel, voilà l’âme en allée, le ciel est si blanc, le ciel est si clair, ô comment cela se fait-il qu’on ne voit pas Dieu?...

Le soir tombe et toutes voix sont éteintes. Mais le silence qui descend sur le monde, n’entre pas dans mon âme. Plus rien ne souffle, plus une branche lentement ne s’incline, plus une herbe, plus une feuille, et l’eau que rien ne ride est immobile maintenant et lisse comme un miroir. Feuilles, petites feuilles au-dessus de ma tête, êtes-vous donc figées pour l’éternité?—je n’entends pas ma voix... Rien ne bouge... Nous sommes peut-être au fond d’un lac...

Quel silence! Il fait nuit. Quel silence. Je voudrais entendre le bruit d’un jet d’eau, des gouttes d’eau, des gouttes d’eau...

Ah quel silence! Une voix qui jaillirait maintenant prendrait au silence un son d’or vivant, ce serait une harmonie belle et délicieuse comme de sentir son sang doucement couler des veines ouvertes, et se sentir peu à peu, peu à peu ne plus vivre... Une voix qui jaillirait maintenant se frapperait à des murs d’airain de silence, bondirait et se propagerait, vibrante, éperdûment sonore en des échos profonds... Ce silence est comme une eau tranquille, le rayon mince qui la perce se lance, et d’onde en onde frémit, et s’éparpille en couronne aux milles lames tremblantes, flamboyantes d’acier, le mince rayon, la petite lueur qui perce l’onde, s’élance,—se propage,—et s’étalant blondit éblouissamment le sable au fond des eaux...