Des soupirs qui s’appuient, Marthe, la mer est lourde. Les soupirs montent au ciel, et soutiennent les astres. Les soupirs remplissent la terre. Les soupirs sont ce qui deviendra ensuite les plaintes et les gémissements d’amour. Je souffre, Marthe, un soupir sans fin qui gonfle ma poitrine, la laisse anxieuse et vide...
Penches toi sur moi, prends ma bouche; penches toi sur moi, prends mes yeux. Écoute, je suis plein de toi; tu es dans mon sang, prends mon sang; écoute, tu es toute en moi, prends toi; tu m’as chassé de moi, tu t’es mise en moi, ce n’est plus en moi que je vis, c’est en toi. Prends moi. Prends moi dans ton ventre, dans ta tête et dans ton cœur. Je ne suis plus moi, je suis toi. Je suis toi, ne me laisse pas loin de toi, je suis quelque chose de toi séparé de toi. Marthe! ah! ne le sens-tu pas? Marthe, ne souffres-tu pas, parce que je ne suis en toi? Tout ce que j’ai en moi pourtant, est parti de toi. J’ai de ton souffle et de ta vie, tu dois être plus faible en souffle et en vie. J’ai tes veines, et j’ai de ton sang, ah! tu dois avoir moins de sang!
Colle tes lèvres à mes lèvres, Marthe, colle ta chair à ma chair, colle tes bras, colle tes mains, appelle en moi tout ce qui est à toi. Il y a en moi des échos pour chaque partie de toi, tes yeux ont un écho, tes seins ont un écho, ta bouche a un écho, et si tel lieu divin de toi s’appelle en moi, son écho lui répondra.
Tu parles et tu vis en moi, Marthe. Tu es en moi, toute en moi. Ton premier regard, dans mon être profond, lança un germe que ta voix fit croître, et qu’arrosèrent tes gestes, la vue de ta chevelure et de ton cou, et ton sourire. Il a poussé dans mon cœur, il a jeté ses rameaux tout autour, il s’est étendu, et maintenant je suis envahi. Et c’est toi, Marthe, ainsi qui es en moi. Tu es en moi, partout en moi... Chaque geste, chaque sourire, chaque regard de toi, chaque parole s’est reflété en moi comme dans un miroir qui respire et qui sent. Mais ce miroir-là ne tire pas à lui que l’aspect, il prend aussi la vie que recouvre l’aspect. Et quand un sourire de toi entre en moi, ce n’est pas le dessin seulement de la couleur de tes lèvres qui se peint sur l’eau fragile de mon âme, quand un sourire de toi entre en moi, Marthe, la chair même de tes lèvres, leur lourdeur, leur épaisseur, se creuse dans ma chair et s’y loge, de sorte que j’ai en moi, réellement tes lèvres qui sourirent, leur peau, leur matière et leur sang.—Et maintenant il y a dans mon cœur une Marthe qui te regarde, qui souffre et qui attend. Ah! viens! Vois-la, reconnais-la, couvre toi de ta forme, habille toi de ton image. Viens! Nous ne souffrirons plus. Viens! A toi, rends toi, reprends toi, à moi, rends moi. Viens, nous allons être heureux comme Dieu.
Serre moi, Marthe, attache moi de tes bras, enfonce toi dans ma poitrine... Dans mes yeux regarde, vois-tu tes yeux sous les miens; reprends tes yeux. Si tu voyais sous mes joues, tu verrais tes joues, si tu voyais sous mon front, tu verrais ton front, si tu voyais sous mon cou, tu verrais ton cou. Tu es en moi, partout, reprends-toi, reprends-toi.
Bien-aimée, mes yeux te voient comme ils n’ont jamais vu, mes mains te touchent comme si elles se touchaient, bien-aimée, j’ai une soif immense. Bien-aimée, remplis ma bouche de ta saveur, bien-aimée, fais trembler mes narines de ton parfum... Nos bouches se baisent comme pour se boire. Nous souffrons de l’amour, bien-aimée, nous souffrons de nous sentir hors de nous-mêmes. Le baiser baise comme pour pomper la vie. Mon baiser baise, mon baiser aspire, mon baiser veut reconquérir tout ce qui de moi est en toi; nous souffrons car il nous manque trop de nous; nous nous baisons, c’est pour reprendre en nous ce que nous nous sommes pris. Mon baiser aspire le suc de ta bouche: Je veux tirer du fond de toi, faire remonter en toi, et reboire à ta bouche, ce que tu bus de moi...
Nos bouches se baisent à s’épuiser, Marthe. O laisse ta chair enchantée sur la mienne, des bouches partout se baisent tout le long de nous... Marthe! Marthe! une joie immense monte en moi... Ah! je sens s’ouvrir les portes de nous-mêmes. Nous sommes des eaux qui se mêlent... ô joie! ce qui est en moi coule en toi, ce qui est en toi, coule en moi... ô délice, tu n’es plus trop en moi, je ne suis plus trop en toi; tu es en moi comme je suis en toi, je suis en toi comme je suis en moi... Bonheur! nous coulons l’un dans l’autre... Nous sommes des eaux mêlées! nous sommes des eaux mêlées!...
Bien-aimée! Bien-aimée! Quelle joie! Quelle lumière! C’est le sang de Dieu qui glisse en nous. Tout s’éclaire, des lacs éblouissent, les échos parlent, tout résonne, je suis rempli de vibrations, mon âme est comme le tremblement d’une cloche, j’entends, j’entends en moi, immense, le bruissement de feuilles d’airain, sans nombre qui frémissent au vent...
VI
Tu m’as repris tout de suite. Je croyais être sorti de toi, mais tu n’as fait qu’un pas, et j’ai senti que j’étais encore en toi, tu n’as fait qu’un pas, et j’ai senti que mon âme s’en allait encore avec toi... tu es près de moi: je suis plein de vie, de force et de sang; tu t’éloignes un peu: mes veines s’ouvrent; tu t’éloignes plus: mon sang s’écoule; je ne te vois plus: tout mon sang s’est écoulé, il n’y a plus là qu’une chair répandue, étalée, pâle, informe; elle ne voit plus, elle n’entend plus, elle respire à peine...