... Là, par l’éclaircie des arbres, mais c’est elle sur le sable assise!... C’est elle! C’est elle!... Mon Dieu toute la lumière du ciel s’éteint. On dirait qu’elle a pris toute la lumière. Je vais mourir, mes veines s’ouvrent, et je suis faible comme si mon sang se répandait... Marthe! Marthe! Ah comment ne sent-elle pas que je suis derrière elle... Bien-Aimée, tourne-toi, regarde-moi... J’approche, je suis dans l’air et le ciel qui la trempent... Bonjour Marthe! Bonjour Marthe! Bonjour! Bonjour! O son regard, ses lèvres, son front, son cou, toute sa chair penchée vers moi! J’ai dans la tête tant de flammes, tant de bruit, tant d’amour, que je ne puis que tomber à tes pieds, épuisé, et te regarder, avec toute la tendresse, avec tout l’amour infini, avec toutes les caresses de mes yeux. Te regarder! sentir mes yeux se noyer dans tes yeux qui baisent mes yeux!... Marthe je ne puis rien dire... j’ai souffert! je t’avais vue, et je ne te voyais plus!... Et maintenant je te revois! je te sens, là, je te sens toute aimante, et toute à moi...
Donne moi ta main, Marthe, mets ta main dans le feu de ma main, j’aime la chair de ta paume et la chair un peu molle de tes doigts, et la chair de ton poignet pâle... Nos mains se tiennent, nos mains heureuses... Quand tu serres ma main, Bien-aimée, je sens tout l’amour qui fleurit dans ton cœur, et mon cœur s’épanouit. De ton cœur à ta main brûlant le courant va, glisse, il passe dans ma main, il me pénètre, il coule en nous, ah! c’est comme si nous avions une seule vie, on dirait que ma chair est ta chair...
Restons là sans bouger, Marthe; nous pourrions attendre l’éternité, nous n’épuiserions pas la source du délice. Tu m’aimes, et je t’aime, nul n’aura jamais une joie aussi profonde... Je suis étendu à regarder la lumière dans tes yeux, et je vois que toute ton âme est ravie, qu’elle sourit et qu’elle se donne. Quelque chose circule en nous, coule de toi à moi, à travers nos mains, à travers nos yeux. Et cela seulement nous remplit de bonheur. Pour nous, c’est plus que toute la vie de l’univers, nous pourrions rester là toujours, et nous serions toujours heureux... Rien n’existe plus, finesse, douceur du sable, lumière pure, couleur charmante du ciel et de la mer, rien n’existe plus... Marthe, je suis couché à tes pieds, et je ne sais plus que cela au monde. Je t’aime! je t’aime! tu me donnes tes yeux, je vois que tu m’aimes, et tu es heureuse, et je suis heureux...
O Marthe! Marthe! mon amour! ma rose! mon délice! ma musique! j’ai souffert comme un malheureux, parce que tu n’étais pas là, et maintenant je suis heureux comme un bienheureux parce que tu es là...
IV
Ce soir! Ce soir! Quand tu t’es abandonnée, mourante, à mon bras, quand le regard de mon âme presqu’évanouie s’est mêlé au tien, quand je t’ai sentie, toute tremblante, et si éperdue, et si pressante qu’il semblait que tu voulais entrer dans mon cœur, tes lèvres, je les ai entendu murmurer, tout bas presque, et dans un souffle: «Ce soir...
Ce soir! Ce soir! Mon Dieu, tu me regardais comme si tu voyais en moi des paradis, tu frémissais, tu étais douce, tu étais tendre, et presque désolée, peut-être, comme le crépuscule... Quand nous nous sommes étendus sur la mousse, et quand je t’ai enlacée, nos bouches, en s’approchant, étaient comme expirantes, et nos cœurs battaient si fort, et nos bras étaient si faibles que nous crûmes nous évanouir... Marthe! nous étions sur la mousse, et ta bouche sur ma bouche, et nos yeux sur nos yeux, et notre âme était bondissante! Marthe, nous étions serrés, nous étions suffoquants, j’ai cru que nous allions mourir d’amour... Comme une fleur qui jaillit, comme un sanglot, ta voix monta: «Ce soir...
Ce soir! Mon Dieu, j’attends ce soir comme s’il allait apparaître des choses inouïes... Ce soir!... Sans doute, je vais vivre toute ma vie... Ce soir! ce soir!... On dirait qu’après, je n’aurai plus qu’à mourir...
V
Le bruit du monde s’est écoulé, toute la lumière est ensevelie. Il fait nuit. Je ne respire plus. La soif qui m’altère est immense...