Elle n’est plus là! Elle n’est plus là! O j’ai la fièvre! ô j’ai du mal! Mon Dieu, elle ne m’aimera peut-être plus... Et si nous allions mourir maintenant?... ô mon Dieu, mon Dieu, faites qu’elle vive encore!... Hélas! ah! si elle mourait! elle pourrait mourir... c’est si facile de mourir... Mais alors! mon Dieu, qu’est-ce que je deviendrais, moi qui suis si heureux, moi qui crois que je vais avoir tant de bonheur?...
... Quelle joie! Je n’ai jamais eu tant de joie qu’hier! Que je suis heureux!... Ah comment cela peut-il se faire? Il faut que Dieu veuille mon bonheur... C’est le plus grand hasard, je l’ai rencontrée tout-à-coup... Arriver sur la plage à la minute où elle passait! Depuis que mon père m’a créé, il faut que tout ce que j’ai fait ait été combiné avec toutes les minutes, pour qu’à cette minute-là justement j’arrive sur la plage... Je l’ai vue, je lui ai donné la main, et nos lèvres se sont baisées!... Elle m’aime! Elle m’aime!... Comme c’est simple de s’aimer. Nous nous sommes aimés tout de suite. On croit qu’on ne sera jamais aimé, on imagine que c’est une aventure extraordinaire, on la demande, on l’appelle comme une chose impossible... Et c’est si simple! on va l’un vers l’autre, on se regarde, et tout de suite c’est l’amour...
Hier!... Hier, je descendais le chemin, je ne l’avais pas encore vue! Je ne l’avais pas encore vue! Est-ce possible? Je ne savais rien, je ne m’attendais à rien. J’allais comme cela, sans savoir... Ah! depuis cette heure là, on dirait que j’ai fait le tour du monde!... Je ne l’avais pas encore vue!... Je ne savais pas qu’elle existait, je ne savais pas qu’elle respirait... Je ne savais pas que j’allais vers elle, et elle ne savait pas qu’elle venait vers moi... J’allais!... et c’était pour la rencontrer, et c’était pour lui prendre la main, et c’était pour la baiser, et pour qu’elle me baisât sur le cœur...
Je descendais le chemin, ô tout était si beau!... Sans doute parce que nous allions nous rencontrer, et les choses profondes le sentaient, il n’y avait que nous qui ne le savions pas... Quand elle est passée, j’ai eu une émotion comme si toute mon âme se renversait. Il n’y a pas encore un jour! Il n’y a pas encore un jour! Je tremblais, j’avais vu tout de suite que pour moi elle était belle comme Dieu! et je ne savais pas si jamais je lui parlerais, ni même si jamais il m’arriverait encore de pouvoir la regarder... Je tremblais, je ne savais pas... O comme tout cela est loin!... Je lui ai parlé, elle m’a parlé, je l’ai touchée avec mes lèvres, et elle m’a touché avec ses lèvres... Il n’y a pas encore un jour... Mon Dieu, elle a tout saisi en moi. Depuis que je l’ai vue, on dirait que sont nés en moi un millier de ces miroirs si blancs qui étourdissent à regarder, et qu’ils ont pris, et qu’ils ont mis dans mon cœur toute la lumière qui flotte sur le monde...
Marthe! Marthe! Marthe! je ne peux plus attendre, je veux te voir, je veux te voir!... Tu es entrée dans ma tête et tu l’as prise, tu es entrée dans ma tête, tout s’est évanoui, je ne sais plus rien, je ne vois plus rien, tout ce que je pensais s’est fané. Marthe! je ne peux pas vivre. Chaque instant sans toi, quelque chose gonfle mon cœur, il y a quelque chose dans mon cœur qui veut s’échapper, qui veut s’envoler comme un oiseau qu’on tient dans sa main les ailes fermées, il y a comme une fleur qui veut s’épanouir, pleine de vie, pleine de sève, et dont le calice est attaché! Marthe! mon cœur, mon cœur te veut, il veut s’ouvrir, il veut s’épanouir, il veut se répandre en toi... Et tu n’es pas là!... Il se gonfle, il va éclater... Une nuit encore avant de te voir!... ô toutes mes veines battent, mon sang bouillonne, je tremble... Je vais mourir... J’ai la fièvre, ma poitrine étouffe... je cherche de l’air, je ne puis pas respirer. Mon Dieu, ferme mes yeux, retire d’elle ma pensée, donne-moi du sommeil, protège-moi, ou je vais mourir avant la fin de la nuit...
III
A l’aube je me suis levé, j’ai couru sur la route vers le ciel rouge. J’étais fou. Mon cœur était tordu dans ma poitrine. Pour rafraîchir tout mon être enflammé, je me suis baigné dans une prairie, j’ai trempé mon front dans la rosée, et je sentais toutes les petites feuilles et toutes les petites herbes humides sur mon front, et j’ai enfoncé mes mains dans des touffes de fleurs et dans des buissons.
O mal de mon âme, qu’est-ce qui pourra te soulager? je souffre, je suis mordu indiscontinûment par une soif ardente. La voir! la voir!... Hélas comment perdre ma souffrance? Hélas que faire? Hélas! où aller?... Mon Dieu, rien ne me distrait plus, ni les oiseaux chantants, ni le parfum des fleurs, il n’y a qu’elle qui soit un oiseau chantant, il n’y a qu’elle qui soit une fleur qui parfume... Avant qu’elle ne vienne, mon Dieu, je vais mourir mille fois...
Je ne peux pas être ainsi, étendu, immobile comme s’il n’y avait rien en moi que de la fraîcheur et de la paix. Je ne peux pas être ainsi les yeux au ciel, je ne peux pas me reposer, je ne peux pas être comme une chose qui coule doucement, naturellement, en chantant, au milieu de toutes les autres choses, j’ai une fièvre qui me dévore, je voudrais m’agiter pour oublier mon mal. Hélas! il n’y a qu’un regard d’elle qui me guérira, quand je serai avec elle et que je sentirai là, tout près, sa petite âme, son petit souffle, je serai apaisé, et je serai tranquille. Ce sera comme un champ de violettes qui lèvera dans mon cœur...
Où es-tu Marthe? où es-tu?... Voici le chemin qui descend à la mer. Nous nous y sommes baisés tous les deux. Il nous a vu. O comme les fleurs sont blanches! Je me sens défaillir, j’ai envie de gémir...