Le garçon sortit, et Sophie se leva. Elle était en jupon, quand, à son tour, la logeuse entra. C’était une petite grosse, ronde comme une boule. Elle cria tout de suite : « Ah ! elle s’habille ! N’emportez rien, vous savez. Où qu’est la malle ?… Malheur ! Y en a pas seulement pour dix balles !… Trente et un francs qu’elle me doit !… Est-ce que vous pensiez que j’allais vous garder sans payer ? Dites donc, vous ne savez pas travailler, alors c’est moi qui dois pâtir ? » — Sophie ne répondait rien, et mettait son chapeau encore tout mouillé de la pluie d’hier. Son silence et cet air indifférent inquiétaient la logeuse. « Vous savez, quand vous me donnerez mon argent, je vous rendrai votre malle. Je ne veux rien vous prendre. » — « Sûrement », ajouta le garçon qui était revenu, et qui dépassait la patronne de tout le buste, « sûrement, mais on ne peut pas vous loger pour rien, pas ? »
Sophie prit sur la commode le portrait de Scholch. Puis elle descendit l’escalier sombre et gras.
III
« Fifi, où vas-tu ? cria P’tit-Jy. Comme t’es pâle ! Je vois ce que c’est, ils t’ont fichue dehors. T’as encore rien fait hier, hein, ma gosse ? Et où que t’allais à présent ?… Bien, me le dis pas, mais je veux pas que tu me quittes, t’entends ! D’abord, tu vas venir manger avec moi, y a combien de temps que t’as pas bouffé ?… Ah ! comme c’est bête ces mômes-là !… Allons, fais pas ta figure. J’te prends avec moi, tu ne t’en iras pas, ou j’te colle un jeton. Comme elle est mouillée ! Si c’est pas malheureux !… »
P’tit-Jy conduisait Fifi chez un marchand de vin, Chaussée-d’Antin : « Qu’est-ce que c’est pour ces dames ? » Elle lisait la carte : « Tu mangeras bien une gibelotte, Fifi, — avec une chopine de blanc… T’entends, Alfred ? »
Autour, c’était de bonnes gens, des cochers qui cassaient la croûte, au comptoir trois maçons qui prenaient un verre. Il faisait chaud, ça sentait bon la cuisine. Du gros tube en cuivre tout brillant, avec des robinets, où chauffe le café, une vapeur s’échappe. La patronne tricote un fichu. Fifi regardait P’tit-Jy, sa gueule de bon chien et de bonne fille, avec des grosses lèvres, un gros nez et des beaux yeux. Elle se sentait pénétrée de douceur, elle n’avait plus envie de mourir, elle aurait voulu embrasser P’tit-Jy, là, devant tout le monde. Elle lui prenait la main. « Eh bien ! qu’est ce que c’était ? demandait P’tit-Jy. On voulait se laisser glisser ? En v’là des bêtises !… » La pluie avait cessé ; dehors, le trottoir étincelait, couvert de soleil.
P’tit-Jy emmena Sophie chez elle, elle la coucha dans son lit. Sophie murmurait : « Oh ! P’tit-Jy ! Oh ! P’tit-Jy ! »
P’tit-Jy dit : « Bouge pas. Reste là. Roupille, ma gosse. Je rentrerai ce soir, t’entends. T’occupe pas… »
Un calme délicieux. L’aube… Une clarté pâle s’étend sur la campagne ; un champ de marguerites s’éveille, et, dans un buisson frais, du chèvrefeuille et des liserons. D’ailleurs des ramiers blancs s’envolent, et ils font un grand bruit d’ailes ; ils vont se poser près d’un rossignol qui songe, et le rossignol commence à chanter… Il chante si fort que Sophie ouvre les yeux : Comme il fait sombre ici ! Oh ! c’est qu’il y a des rideaux à la fenêtre, de beaux rideaux !… Et sur la cheminée ces machins en bronze. Et un grand lit. Et un couvre-pied de soie… Un tapis…