— Naturellement. On peut bien dire d’abord que je suis venue au monde dans les gifles, et ça se comprend. Pour une femme, c’est pas drôle de se voir enceinte. L’ouvrière qui se dit un matin : bon dieu, je suis pincée ! qui de mois en mois grossit, qui se serre pour qu’on ne s’aperçoive de rien, qu’est malade, et continue — faut bien — à turbiner, elle ne peut guère aimer le gosse qui lui arrive là, comme ça, en vrai malheur… j’ai été bien reçue !
— Et ton père ?
— Ton père ! Est-ce qu’on a un père, nous autres ? Tu ne connais donc pas encore les hommes !… Il n’y a rien de lâche et de cochon comme un homme, Fifi ! Ils vous plantent là, avec votre môme sur les bras, et ils se défilent. C’est toujours la même histoire.
— Pauvre P’tit-Jy !… Alors ta mère à toi t’aimait pas ?
— Pas des tas ! Quelquefois elle disait : j’aurais mieux fait de t’étrangler quand tu es venue au monde. Elle était comme ça, ma maman à moi.
— Y a-t-il des gens méchants quand même ! dit Sophie.
— Alors, dis donc, il y avait un jeune homme très gentil qui me faisait la cour. Je le rencontrais tous les jours, et il me répétait tellement que nous serions si heureux tous les deux, et qu’il m’aimait tant, un jour que maman avait encore été très méchante avec moi, je suis partie.
— Quel âge t’avais ?
— Seize ans ! J’avais seize ans, t’entends ! Pendant huit jours, ah ! une vie charmante ! théâtres, restaurants, promenades en voitures, et des toilettes et des chapeaux… P’tit-Jy, qui n’avait jamais rien vu, ouvrait de grands yeux, croyait rêver, et elle était en train de se répéter qu’elle était joliment bien tombée, qu’elle en avait une chance, quand un beau matin mon ami me dit : « Ma petite chérie, je n’ai plus d’argent, tu vas aller faire la petite fille aux Champs-Élysées. »
Sophie, étendue sur le ventre, la tête appuyée sur ses mains, écoutait P’tit-Jy. Elle était reposée. P’tit-Jy sourit à ses cheveux blonds, à ses jolis yeux… Sophie ne se sentait plus malheureuse. Ses yeux flânaient par la chambre, rencontrant sur le fauteuil la dépouille de P’tit-Jy, le jupon de soie rose, maniéré et provocant, la chemise, le pantalon, le corset qui, dans son étoffe à ramages et l’emmêlement de ses lacets, paraît toujours tiède ; un peu plus loin, il y avait une petite table, garnie de mousseline, sur laquelle les brosses, les peignes, les tubes, les boîtes à poudres et les flacons était alignés soigneusement. Par la porte entr’ouverte de l’armoire, apparaissaient des piles de linge frais. Le chapeau de P’tit-Jy coiffait tout le buste du chanteur florentin debout sur une console. Au-dessus de la chaise longue, sur une gravure très noire, Mazeppa, ficelé sur un cheval sauvage, subissait son affreux supplice, avec un visage sombre et deux yeux lançant des éclairs…