Sophie, pour avoir repensé à Scholch, était triste, en outre elle était dominée à présent par une sorte d’étonnement, de stupeur… P’tit-Jy… Ce changement de vie… Elle ne s’était pas encore ressaisie : elle rêvait. Elle commença, pour plaire à son amie, à dire son histoire, mais elle parlait mollement. Pourtant, comme elle rapportait la mort de ses parents, elle s’anima… Puis, bientôt, elle ne sut plus où elle était — P’tit-Jy ne fut plus là — elle revivait dans le passé, et par toutes leurs pointes, ses malchances, ses désillusions, ses efforts stériles vers le plus honnête, de nouveau lui perçaient le cœur… Elle revoyait entière sa misérable existence de fille pauvre, le fils du patron à Lyon, Genève, la vie chez M. Bourdit, Grenoble, ses dimanches découragés dans sa petite chambre froide, et ses inquiétudes parce qu’elle n’avait plus de chaussures et pas d’argent, et la mère Rançon, et M. Pampelin…
Là, elle s’arrêta. Quelque chose l’étouffait, la serrait dans la poitrine. Ah ! avoir été toujours si seule et si abandonnée, toujours un tel objet d’indifférence ! elle revoyait la réalité, elle était reprise par son désespoir, elle regrettait de ne pas être morte hier… Cachant sa figure dans le traversin, elle se mit à sangloter ; tout son menu corps était secoué, en reprenant sa respiration, elle faisait le bruit de gorge désolé des petits enfants qui ont un gros chagrin. P’tit-Jy l’avait prise dans ses bras, elle baisait ses joues mouillées, sa bouche crispée : « Pauv’Fifi ! Pleure pas, pleure pas comme ça, mon mignon. Là ! là ! petit, petite choute… » Elle se sentait vers Sophie comme un élan maternel, elle avait envie de la protéger… Quelle jeunesse, quelle douceur ! un petit agneau ! Et en la voyant pleurer là, si malheureuse, voilà qu’elle pleurait aussi… Mais elle l’embrassait, disant d’une voix troublée : « Là ! là ! C’est fini, Fifi ! c’est fini !… »
Sophie, maintenant, rendait avec attendrissement ses baisers à P’tit-Jy. Sa peine perdait son âcreté. Elle éprouvait pour son amie une reconnaissance infinie, elle l’aimait de tout son cœur, elle n’osait pas croire à tant de bonté. Jamais personne, excepté Scholch — Scholch ! — ne s’était encore penché sur elle avec un pareil sentiment, jamais personne ainsi ne s’était intéressé à elle. Elle n’avait encore jamais raconté son histoire : nul n’avait désiré la connaître. Et P’tit-Jy l’écoutait, P’tit-Jy s’attristait avec elle et la réconfortait. Sophie prit la main de P’tit-Jy et la baisa.
— Tu vois, tu as été plus malheureuse que moi, Fifi… dit P’tit-Jy.
On entendait dans la rue un grand bruit de voitures ; les marchands des quatre saisons ne criaient plus, ils étaient passés depuis longtemps : il était midi. P’tit-Jy se leva. Et comme Sophie était à genoux sur le lit, ainsi qu’une petite qui fait sa prière, mince et frêle dans sa chemise blanche, toute blonde, pareille à une enfant de quinze ans, avec ses clairs jolis yeux bleus, elle la regarda avec attendrissement :
— Ce que t’es môme, Fifi !… dit-elle.
Elle avait ouvert l’armoire à glace, elle en sortait des bas de soie, une chemise fine avec un joli ruban rose, un cache-corset bleu ciel, elle avait tiré de la commode un jupon de soie et un corsage clair.
— En v’là des jolies affaires !… dit Sophie.
Tu vas te frusquer avec ça, Fifi… répondit P’tit-Jy.