La nuit était venue très vite. Sur la chaussée, ce ne fut plus qu’une course de lumières dans un bruit de sonnettes, au milieu de deux lignes de réverbères.

On traversa la place de la Concorde, suivit la rue Royale, et l’on arriva aux boulevards.


Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à ce jour, tout lui était resté vague et brumeux ; perdue dans un dédale de rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse, était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et crainte ; elle était redevenue une personne.

— Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine.

Et P’tit-Jy raconta :

— Je m’en rappelle toujours, c’est là que j’ai trouvé mon meilleur micheton, ça m’a donné du cœur. C’était comme toi, à présent, c’était dans les commencements… Il pleuvait à verse… Comme je passais devant le café, le gérant — il avait le béguin pour moi, il me parlait chaque fois (il aurait été d’un autre café, j’aurais peut-être marché, mais c’était pas un café pour moi ce café-là) — le gérant me dit : « Abritez-vous un peu là, les femmes doivent pas s’asseoir à la terrasse, mais mettez-vous dans le coin. » Il y avait un Américain, il m’offre quelque chose. Et il fait : « Volez-vô venir prendre un bouteille champêgne hôtel Continental ? » Et le chasseur va chercher un sapin. On nous regardait. J’entendais les femmes : elle en fait un chopin ! L’Américain donne dix francs au cocher. « Oh !!! » que je me dis. A l’hôtel, dans une chambre superbe, il fait monter du champagne, des cigarettes. On boit, il commence à m’embrasser ; il me mordait, il me pinçait, je ne disais rien, je me cramponnais : c’était son plaisir à c’t’homme-là. Après, je me rhabille, et j’allais m’en aller, tellement saoule que je ne pensais plus à rien demander. Il m’arrête « le petit cado », qu’il dit — il savait dire ça — et il me met deux cents francs dans la main, du papier, et des francs, un tas de pièces, pour la voiture. En fiacre, j’étais malade. Mais je n’ai rendu que chez moi. Puis je me suis couchée. Mais c’est le lendemain que j’ai été contente en voyant mes billets et toute ma monnaie ! Deux cents balles !

— Ce qu’il fallait qu’il soit riche ! fit Sophie.


— Tiens, dit P’tit-Jy, tiens, on les voit tout de suite celles qui ne savent pas travailler… Celle-là, elle devait tourner rue Taitbout. Le bonhomme qui la suit va pas l’accoster sur le boulevard, ça se voit ça : c’est un homme marié.