Elle ajouta :
« C’est pas une mauvaise heure avant le dîner : on a les hommes mariés… Tu vois, par ici, c’est toujours assez bon. Y a du boursier. Ça a de l’argent et ça ne flâne pas. Seulement ils sont à passions. Ah ! dame ! y a le pour et le contre ! C’est comme les juifs. Le fameux Drumont qu’est antisémite !… C’est pourtant des bons clients, les juifs ; tout ronds : c’est ça, c’est ça. T’as pas à discuter : c’est agréable. »
On arrivait rue Drouot, et P’tit-Jy fit demi-tour en disant : « Oh ! on ne va pas plus loin, par là, c’est le pays du gigolo ! »
Elle avait souri à une grande femme qui passait :
— C’est Tartine… En v’là une qui connaît le truc ! Elle suivra pas tout droit quand il faut tourner, Tartine… Dame ! les boulevards, c’est comme autre chose, c’est bon et c’est pas bon : faut savoir faire.
Elle réfléchit :
— Au fond, voilà. Le client ose pas. D’abord il croit toujours un peu que tu lui as fait de l’œil parce qu’il est beau. Ça le flatte, il tient à ça. Il voit bien que tu ne marches pas pour la rigolade, il t’a numérotée, eh ben ! tout de même !… Alors il ose pas t’aborder, — ah ! c’est tordant ! — tu comprends, ça l’embêterait que tu le rembarres, là, devant le monde… Il te suit, mais il attend la petite rue.
Sophie écoutait en regardant de loin les étalages flamboyants. P’tit-Jy lui donnait le bras… Le temps était sec, on n’était pas encore aux grands froids, et les terrasses des cafés restaient peuplées. P’tit-Jy mena Sophie dans un endroit du boulevard qui tenait le milieu entre le caboulot et la brasserie, on voyait à l’intérieur un comptoir comme chez les marchands de vins, mais dehors c’était une terrasse comme devant un café. P’tit-Jy commanda un vermouth fraisette, et conseilla la même chose à Fifi. Puis, bien posées, les jupes étalées, toutes les deux regardèrent la vie qui défilait sous leurs yeux… C’était tout un mouvement qui surgissait, éclairé soudain, dans un rectangle lumineux pour retomber quelques pas plus loin, dans la nuit ; foule qui se faisait et se défaisait sans cesse : des couples… un passant seul… tout à coup un groupe compact… puis rien… puis beaucoup de monde… et encore… et encore… Cela n’arrêtait jamais.
Sophie, étourdie, suivait distraitement tout ce brouhaha, elle entendait le tumulte des gros attelages courant sur le pavé de bois, accompagné de toutes les voix mutines des petites sonnettes. Et le long du trottoir, comme au bord d’une berge, un fleuve de voitures dévalait, roulement et galopade… Sophie ne disait rien. Ses yeux étaient tirés par une annonce lumineuse, qui, en face, à la hauteur d’un deuxième étage, par intervalles réguliers, mécaniquement s’allumait, peu à peu, lettre à lettre, pour, complète, s’éteindre subitement. Elle avait mal à la tête… Elle se sentait toute petite, elle se sentait faible, le découragement qui vous abat devant les choses immenses ou magnifiques la prenait. Et maintenant tout ce que disait P’tit-Jy ajoutait à sa fatigue ; tant de conseils et de réflexions nouvelles lui montraient difficile et compliquée la vie où elle allait entrer. Toutes les femmes qui passaient lui semblaient supérieures à elle : tout ce qu’elles savaient celles-là ! à combien de choses elles avaient pensé !
Elle dit, d’une voix triste :