— Pourquoi ça ? demanda Sophie.
— Oh ! tous des hommes à qui il manque quelque chose ! Les hommes sans femmes ! Ou bien pas riches, ou bien pas jeunes, ou bien bêtes, ou des cochons.
— Comment ! t’as jamais vu de michets vraiment gentils ?
— Rare. Pas l’habitué. Quelquefois un vadrouilleur. Non, les gentils, ils sont mecs.
— Alors, les michets, c’est comme un hospice, dit Sophie en bâillant.
— Bah ! ma choute, il y en a encore qui ne sont pas mauvais… Mais tu parles d’hôpital… A propos de ça, une fois il m’est arrivé quelque chose de crevant…
Un jour, comme P’tit-Jy passait devant le Grand Hôtel, un garçon en tablier, qui, arrêté au milieu du trottoir, cherchait des yeux parmi les femmes qui passaient sur le boulevard, lui avait dit : « Vous ne faites rien ? Venez donc. Il y a le 29 qui voudrait voir une femme. Et c’est pas purée. » Sans doute que le garçon l’avait distinguée, parce que ce jour-là elle était vêtue discrètement, et qu’elle pouvait entrer dans l’hôtel sans se faire remarquer. En effet, on n’avait pas fait attention à elle, et elle avait gagné l’ascenseur.
Le 29, c’était un jeune homme de Lille, de passage à Paris, tombé malade ici depuis quelques jours…
Le pauvre 29 ! Quand il était petit, autrefois, quelle fête pour lui d’être malade ! Il se souvenait, dans ces longues journées de solitude… Quand il était petit garçon, et qu’il était malade, il restait à la maison au lieu d’aller au lycée… Au lieu de partir le matin par le froid d’hiver, s’étant levé à la bougie, et de passer des heures tristes et frileuses, de la classe à l’étude, de l’étude à la gymnastique, et de la gymnastique au réfectoire, il restait dans son lit, et c’était comme un dimanche : on lui apportait son chocolat… Sa maman se penchait sur lui avec ses beaux yeux inquiets, et le regardait d’un air pensif en lui demandant où il avait mal. On le levait, on le mettait dans un fauteuil au coin du feu, il feuilletait des grands livres à images, ou bien sa collection de timbres, ou bien il jouait tout seul aux billes sur le tapis.
Il avait la fièvre, sa tête était tout endolorie, ça ne fait rien, il était content, il se sentait protégé, aimé, soigné, sa mère lisait, en le regardant souvent, et souvent elle s’approchait de lui, elle lui tâtait le pouls, ou bien mettait sa jolie main sur le front de son chéri pour voir s’il n’avait pas trop chaud. Il aimait le doux contact de la peau fine, et se laissait faire comme si on le caressait.