Aujourd’hui, il était malade comme autrefois, mais ce n’était plus comme autrefois, dans sa maison : il était en voyage, seul, à l’hôtel ! Couché dans une grande chambre, il entendait tout le va-et-vient des voyageurs, étendu quelque part, n’importe où, comme un blessé abandonné au milieu de l’agitation d’un camp. Il regardait, l’un après l’autre, les meubles de sa chambre, — mais il ne les connaissait pas, ces meubles ! Ses regards se perdaient dans cette pièce anonyme, comme dans un désert. Il grelottait de fièvre, il se sentait dans une grande détresse. Il sonnait le garçon de temps en temps, quand rester seul lui était devenu tout à fait insupportable. Mais ce garçon insouciant, pressé, le décevait chaque fois, le blessait. Ah ! son impatience, qu’il dissimulait à peine ! Et tout à coup, le pauvre 29 avait eu le désir infini d’une présence féminine…
Après un long couloir, où deux Anglais avaient croisé P’tit-Jy suivant le garçon, on était arrivé devant une porte. P’tit-Jy était entrée. Elle ne s’étonnait pas souvent, P’tit-Jy, mais ça, ça lui en avait bouché un coin ! Il y avait dans un grand lit une pauvre figure pale qui, se tournant vers elle, essayait de sourire. Le fiévreux tout brûlant avait rejeté ses couvertures, et son long corps maigre était moulé par le drap ; des mains de squelette sortaient de ses manches ; son linge livide, ses cheveux ébouriffés sur l’oreiller, sa barbe pas faite, sa sueur, ses lèvres blanches, et les fioles sur la table de nuit, tout cela avait saisi P’tit-Jy. Il la regardait avec des yeux de bête malade, en silence, comme pour demander aide… « Ça va pas, mon petit ? » avait fait P’tit-Jy, tout émue de pitié. Et elle lui avait parlé, tout de suite trouvant dans son cœur des mots caressants de mère. Elle qui n’avait jamais eu personne à soigner, qui n’avait jamais eu à se dévouer, voilà que son instinct de femme se réveillait tout entier, et aussitôt, tout naturellement, elle s’était installée à ce chevet, elle n’avait plus quitté ce malheureux qui avait besoin d’elle. Comme elle portait une jupe neuve, elle l’avait retirée. Et dans cette chambre de malade allait et venait une infirmière en jupon vert pâle, des froufrous avec un violent parfum de chypre. Elle le veillait… Elle disait après, racontant l’histoire : « Ce n’était pas la passe avec lui, c’était pour la nuit. » Lui, adouci, calmé, ne la quittait pas des yeux. Dans sa chambre, un grand apaisement était entré avec P’tit-Jy. Elle mettait ses doigts frais sur les paupières du malade et le rafraîchissait. Il ne savait plus, il était heureux, il murmurait : ma-man, ma-man… Et, un soir, tout doucement, comme on s’endort, il mourut…
Oh ! cela commençait si bien, si joliment, et d’une façon étonnante, comme les belles histoires qui finissent par des mariages ! Sophie, surprise par l’affreux dénouement, restait immobile dans son lit, silencieuse, avec une grosse envie de pleurer.
P’tit-Jy vit cela, se reprocha d’avoir attristé sa petite amie, s’approcha d’elle et l’embrassa.
— Allons, ma Fifi, il est onze heures, faut se lever, dit-elle.
Obéissante, Sophie se dressait sur son séant, mais triste et muette.
P’tit-Jy chercha à la distraire : « Dis donc, Choute, on va en acheter des affaires avec tout cet argent-là ! » fit-elle en touchant le billet.
— Ah ! il faut que je retire ma malle ! dit Sophie.
Elles s’habillèrent et déjeunèrent. Puis elles prirent une voiture pour aller chercher la malle. Ensuite elles visitèrent les magasins, et choisirent un chapeau et un manteau pour Fifi. Le soir, Sophie tint absolument à payer à dîner à P’tit-Jy.