Fifi regarda la voiture s’éloigner, comme frappée de stupeur.

« Allons, faut pas rester là, madame Fifi », dit la mère Giberton, et elle la fit rentrer.


Que la maison fut vide tout à coup, et la vie morne ! Comme tout ce qui parait et déguisait cette vie s’effaça soudain ! Sophie se retrouva dans la réalité de son existence. Dans une chambre meublée, toute seule, livrée à des hommes qui passent : une fille dont le cœur fut déjà déchiré. Cela, P’tit-Jy l’avait entouré de son existence à elle-même, de sa façon confiante et heureuse de vivre, de ce qu’elle racontait, de son amitié. Mais maintenant Sophie se retrouvait seule, seule avec sa tristesse, avec les déceptions et les malheurs de son passé. Elle traversa une période de dégoût.

La vie, à côté de P’tit-Jy, ne l’ennuyait pas : P’tit-Jy l’encourageait, et Sophie, s’appliquant, cherchait à comprendre et à bien faire, afin de reconnaître toute la bonté de son amie. Ainsi, elle avait un but qui dépassait ses actions quotidiennes, qui la forçait à voir plus loin qu’elle et hors d’elle. Quand P’tit-Jy fut partie, tout cela disparut.

Pour P’tit-Jy, son métier était un métier comme les autres. Aucune idée particulière de déconsidération ne s’y attachait. D’ailleurs être considérée, qu’est-ce que c’est ? Et peut-on désirer de l’être universellement ? La juste et bonne P’tit-Jy était estimée de sa corporation. Ce n’est pas un regard méprisant de quelque grosse boutiquière qui allait la toucher ; on sait bien que tous les corps d’état se dédaignent et se jalousent : les charcutiers méprisent les tripiers, dans la vie chacun passe son temps à mettre ce qu’il fait au-dessus de ce que fait le voisin.

P’tit-Jy avait intéressé Sophie au métier, et le lui avait bien appris. Maintenant Fifi savait sortir, et ce n’est pas si ennuyeux, même les jours où l’on ne fait rien, on cause avec les copines en traversant, on se distrait à voir les boutiques (sans s’arrêter, et de loin, à cause des mœurs), on remarque les changements, les nouvelles et celles qui manquent ; en passant on dit bonjour à l’une, à l’autre. Fifi connaissait maintenant le boulevard, ses heures, l’heure de la Patrie, l’heure de la fermeture de la Bourse, l’apéritif, la Presse, enfin la sortie des ouvrières où il n’y a plus rien à faire, soit que le michet aille dîner, ou bien parce qu’il est perdu dans l’affluence des femmes qui surviennent tout à coup. Fifi connaissait les jours, les jours où l’on a la veine, où l’on ne peut pas faire un pas : ça y est, — où ils en veulent tous. Et les autres jours, les jours monotones et qui n’en finissent pas. C’est la pêche : ça mord à tous coups, ou l’on peut bien rester là une journée sans rien prendre. Il y a des jours où le poisson reste au fond, il n’a pas faim, et d’autres jours où même ceux qui ne savent pas pêcher en prennent un plein panier…

Sophie connaissait maintenant le plaisir du travail qui ressemble à celui du jeu, l’écœurement et la ruine de rentrer seule, semblable à l’affaissement d’avoir perdu, la joie de revenir accompagnée, qui est un triomphe comme d’avoir gagné ! Elle connaissait aussi les clients, elle savait ce qu’on dit : « Comme t’es beau de figure, toi !… » et « T’es pas comme y en a » et « Ça me fait plaisir avec toi. » Et elle savait qu’ils n’y croient pas, et qu’ils y croient tout de même.

P’tit-Jy partie, tout cela disparut, la vie s’éteignit. Le boulevard devint morne, fatigant, les jours gris, les michets rares ou bien brutaux…

Ce qui, entre autres, décourageait Sophie, c’était de manger seule. A table avec P’tit-Jy, c’était gai ; on causait, on blaguait. Elle se retrouva comme une abandonnée en face des vagues poulets marengo et des bœufs mode à longue sauce. Elle tomba dans l’atonie, et rien ne l’intéressa plus. Avec cela, on était au commencement de décembre, il pleuvait, il faisait nuit à quatre heures. Sophie eut le dégoût de tout.