Ce qui la faisait souffrir encore, c’est qu’une autre femme eût pris la chambre de P’tit-Jy, cela avait été comme si P’tit-Jy ne devait plus revenir. Et la vie continuait dans la maison, indifférente à l’absente. Sophie entendait le bruit de clé introduite dans la serrure, à côté, et la femme qui allume la lampe, pendant que le monsieur retire son chapeau et son par-dessus. Et cela, auquel elle ne faisait pas attention quand c’était P’tit-Jy, lui semblait maintenant d’une tristesse affreuse — elle ne savait pas pourquoi — et lui faisait mal.
Elle restait dans sa chambre, assise, les mains vides, regardant la petite flamme de sa bougie, et songeant, infiniment triste et sombre. Elle entendait le bruit d’un fiacre dans la rue : le pauvre cheval qui trottine misérablement, aveuglément, dans la nuit, sans savoir pourquoi, comme les femmes. Elle ne bougeait pas, elle rêvait. Quelquefois la mère Giberton ouvrait la porte et disait : « Eh bien, madame Fifi, vous ne sortez pas ? » La mère Giberton, maintenant que P’tit-Jy n’était plus chez elle, en parlait avec assez d’insouciance, comme d’une parmi les innombrables locataires qui s’étaient succédées dans la maison. Et Sophie, ayant compris que l’amitié de la mère Giberton pour P’tit-Jy était toute superficielle, pensait que personne ne vous aime, n’est occupé de vous, et qu’on est toujours seule.
Alors le michet la dégoûtait. Elle disait d’une voix colère : « Ah ! dis donc ! tu me fais mal ! » Si on l’embrassait sur la bouche, elle crachait. Eux pensaient : « C’est une rosse. » Certains lui disaient : « Tu cherches un marron ? » Elle avait envie aussi de les mordre et de les griffer, tous. « Me serre pas comme ça, hein ! »… « Me lèche pas comme ça !… »
D’ailleurs, elle n’avait plus de chance. C’était sans doute le temps. Avec ces mauvais temps-là, on ne travaille pas. Elle restait des trois jours sans ramener personne. Elle en était malade d’énervement, d’attente vaine, de fatigue.
Il fallait pourtant de l’argent. Il fallait payer la chambre, et puis il en fallait pour P’tit-Jy, pour la gâter un peu là-bas.
Sophie était allé voir P’tit-Jy le jeudi qui avait suivi son entrée à l’hôpital. Cela lui avait fait un drôle d’effet. Elle était entrée sous une grande voûte froide. On se trouve ensuite devant un immense monument sombre, avec une horloge au milieu, et beaucoup de fenêtres. Elle avait traversé une cour plantée de petits arbres. Et alors l’odeur du phénol, le cœur serré : elle était dans la salle où P’tit-Jy était couchée. Il y avait là un parquet très ciré et brillant, Sophie avait eu peur de salir. Et puis ses pas faisaient du bruit sur le parquet, tandis qu’on n’entendait pas du tout les infirmières en chaussons. Tout le monde la regardait. Elle s’était sentie honteuse.
Elle était passée devant toutes les malades rangées dans leur lit, immobiles, et était arrivée devant P’tit-Jy… Oh ! pauvre P’tit-Jy ! qu’elle avait mauvaise mine !… Et comme c’était triste de la voir là, dans ce petit lit blanc, pauvre, elle qui était si bien chez la mère Giberton ! P’tit-Jy avait essayé de sourire, elle avait pressé la main de Fifi, quand celle-ci avait posé sur le lit du chocolat et des oranges. L’infirmière s’était approchée : « Il ne faut pas parler, numéro 17. Il ne faut pas s’agiter. »
… Les deux lits voisins, c’était un cancer et une cirrhose du foie. La cirrhose, une femme assez jeune, à la longue figure jaune creusée, avait aussi des visiteurs. Un homme, l’air d’un ouvrier, en complet noir bien propre, tournant entre ses doigts son chapeau melon, et regardant sa pauvre femme sans mot dire d’un air apitoyé, et un petit garçon en tablier bleu examinant tout, bouche ouverte, et yeux écarquillés… Le cancer, c’était une vieille à cheveux gris qui respirait fort… Sophie parlait à P’tit-Jy à voix basse. Elle lui donnait des bonnes nouvelles de tout, de Mme Giberton, du boulevard, du travail. Elle lui disait : « Tu as bonne mine », et qu’elle allait vite guérir, et qu’il ne fallait pas se faire de mauvais sang, que c’était un petit moment à passer. P’tit-Jy entendait à moitié. Elle souriait vaguement. Elle était affaiblie et devenue enfant. Ses mains maigres, longues sur le drap, Sophie les regardait, et cela lui mettait le cœur à l’envers.
… Quand P’tit-Jy était arrivée à l’hôpital, lundi dernier, il faisait déjà nuit. On l’avait couchée aussitôt. Tout ce qu’elle vit alors fut extraordinaire. Sa fièvre sans doute grossissait tout. Une femme qui s’approcha de son lit, pour la faire boire, lui sembla une apparition. Une petite lampe à essence, placée sur une table au milieu de la salle, répandait une lumière vacillante qui faisait danser, s’étirer, et s’écraser des ombres fantastiques sur le mur… On respirait : oh ! une foule de respirations bruyantes ! cela se changea en un bruit de soufflet de forge, et les malades crachaient, et d’autres remuaient dans leurs draps… au fond de la salle s’élevait une plainte, un gémissement très régulier…
Quand le jour parut, ce fut la salle cirée, brillante et froide comme une glace, l’alignement des lits blancs, le silence, le repos, l’air engourdi de toutes les choses. En face d’elle, P’tit-Jy voyait sur un oreiller une tête pâle, deux yeux qui la regardaient dans un visage muet. Et c’était deux longues séries de malades, couchées les unes en face des autres, et se regardant sans parler. Par la fenêtre sans rideaux, on voyait sous un ciel sale une rangée de platanes amputés, qui tordaient leurs moignons comme des suppliciés. Puis une haute maison à sept étages, aux étages tous pareils. Muette, P’tit-Jy, les yeux ouverts, écoutait le silence, regardait l’immobilité. Des figures étaient venues près de son lit, avaient parlé, P’tit-Jy dans une torpeur, n’avait perçu cela qu’à moitié. C’était trois convalescentes qui étaient levées… Le médecin était passé avec ses élèves et l’avait examinée. Il ressemblait à un homme chic, qu’elle avait fait l’été dernier aux Champs-Élysées. Alors elle pensa à l’été. Elle se rappela les fleurs, les soirs où les équipages glissent dans une poussière d’or, les marronniers couverts de feuilles, et quand il y a tant de monde aux terrasses des cafés. Elle revit aussi le ciel bleu de Meudon, et elle entendit dans un bois un concert d’oiseaux. On lui avait donné de la quinine, sa fièvre tomba un peu. Alors elle sentit que la chemise de grosse toile, la chemise d’hôpital qu’on lui avait mise, la grattait. Elle pensa qu’elle aurait la peau rouge. Puis elle pensa qu’elle devait être laide, et elle demanda une glace à l’infirmière, elle se fit donner un petit paquet que Fifi lui avait préparé, il contenait des rubans, de la poudre de riz, du rouge, et un polissoir à ongles. Elle noua un ruban bleu dans ses cheveux, elle se mit de la poudre sur les joues et du rouge aux lèvres. Les trois convalescentes étaient revenues près de son lit. Elles regardaient les mains blanches de P’tit-Jy, ses ongles soignés. Elles se sentaient pour elle un peu de répugnance et beaucoup d’admiration. « Vous êtes bien chez vous, hein !… Où donc que vous habitez ? » Mais P’tit-Jy ne répondait pas, elle était fatiguée, elle s’endormit, son ruban bleu sur l’oreiller…