Sophie rentra chez elle découragée. P’tit-Jy, si pleine de vie toujours, lui avait paru bien éteinte, bien faible, bien changée.
Cependant P’tit-Jy avait pensé à demander du chypre.
Fifi ne mangea pas, et n’eut pas le courage de sortir. Elle se coucha, appelant le sommeil de toutes ses forces, elle souffrait trop quand elle ne dormait pas.
Elle n’avait pas d’argent. Et il fallait manger, et il fallait apporter à P’tit-Jy du chypre, des oranges, des fleurs ; il fallait que P’tit-Jy ne devinât rien, il fallait aussi que les autres malades ne soupçonnassent pas qu’on était sans argent à la maison, car elles respectaient P’tit-Jy parce qu’elles la croyaient riche : si P’tit-Jy avait été pauvre, elles auraient trouvé son métier tout à fait honteux… Sophie voyait maintenant que la situation de son amie, qui l’avait tant éblouie naguère, n’était guère brillante en réalité. C’était le dénûment doré. Elle vivait bien, mais elle ne mettait rien de côté : au premier accroc, c’était la misère.
Ce jour-là, le froid avait commencé, il gelait, les rues étaient arides, nettes et droites comme des lignes géométriques. Les gens passaient, à petits pas pressés, se dépêchant, en soufflant. Les agents se promenaient sur les trottoirs vides, la tête dans leurs capuchons, et, aux stations de voitures, les cochers battaient la semelle. Sur le boulevard, rien à faire, qu’à prendre mal.
Il restait le linge de P’tit-Jy et deux robes assez bonnes. Sophie pensa qu’on pouvait lui prêter quelque chose dessus, et alla au clou avec un paquet… Des bancs où l’on s’asseoit pour attendre son jugement. La salle est sombre, par les vitres dépolies entre une lumière de pauvre. Plusieurs commis, assis derrière un comptoir, griffonnent. Un autre annonce les prêts. Les petites gens, sur les bancs, sont minces et prennent très peu de place. On entend : quatre francs, six francs, des sommes infimes. Les têtes sont baissées. On répond timidement au commis brusque…
Fifi, coiffée d’un chapeau, des perles fausses aux oreilles, était la misère fardée au milieu de misères en tablier et camisole. Elle s’était glissée le long du mur, timide, humble, les yeux tristes. Mais on la regarda sans méchanceté, car les autres, sous sa friperie moins sombre que leurs pauvres costumes, distinguaient la même âme que la leur, une âme pitoyable de hasard et de malheur.
On lui donna quinze francs. C’était après-demain dimanche. Hier elle avait mangé, en prenant un petit pain aujourd’hui, et un bon repas demain à midi, elle irait bien jusqu’à la visite à P’tit-Jy. Après, elle ferait peut-être quelqu’un. Elle acheta un flacon de chypre de six francs. Et le dimanche six belles oranges et des fleurs. Il lui restait une pièce de cinq francs, elle la gardait pour P’tit-Jy, pour l’infirmière…
Le dimanche, en allant à l’hôpital, Fifi avait un peu mal à l’estomac. Pour ne pas avoir trop envie de manger les oranges, elle les avait enveloppées dans un journal, et en les portant, elle se forçait à se figurer que c’était des boules de n’importe quoi. D’ailleurs, elle y pensait à peine : elle pensait qu’elle allait voir P’tit-Jy, et qu’elle voudrait bien que P’tit-Jy fût guérie.