P’tit-Jy ne parlait plus. Elle était oppressée ; la fièvre l’avait abattue. Elle vit les oranges, les fleurs, le flacon, avec indifférence. Tout autour du lit, c’était une odeur de sueur. P’tit-Jy avait des étouffements, des suffocations. Sophie la regarda, et fut consternée. C’était fini !… Le soir, chez la mère Giberton, elle eut une faiblesse. On lui donna du bouillon, qui la remit un peu.

« Mon Dieu ! Mon Dieu ! P’tit-Jy allait mourir ! » Angoisse ! Cette pensée pourtant ne la surprenait pas ; depuis que P’tit-Jy était partie, Sophie savait qu’elle ne reviendrait pas, elle l’avait senti, rien en elle ne s’était formulé, mais elle avait eu une chute, puis une immobilité, un refus devant la vie qui venait bien de ce qu’elle savait.

P’tit-Jy allait mourir ! P’tit-Jy qui était si bonne ! P’tit-Jy qui l’avait sauvée ! Sophie n’eut plus qu’une seule idée : avoir beaucoup de fleurs… Il faisait moins froid ; elle sortit. Qu’est-ce donc qui lui portait bonheur ? Jamais elle n’avait tant travaillé. Dès qu’elle était dans la rue, elle trouvait quelqu’un !

Le jeudi elle alla à l’hôpital. Elle avait de l’argent. Mais on lui dit que P’tit-Jy était morte. Elle avait été emportée à l’amphithéâtre, et il n’y avait pas d’enterrement.

DEUXIÈME PARTIE

I

L’âme de Sophie fut sombre, sombre sans violence, sans fracas, sombre comme un pays dont le soleil décidément s’est exilé. Sophie ne poussa pas de cris, elle ne se révolta pas. Et cela était plus poignant. Aucun silence n’est morne comme celui des grandes plaines sur lesquelles s’étendent des cieux uniformément gris. P’tit-Jy lui avait refait une existence, elle l’avait ramenée à la surface ; P’tit-Jy morte, Sophie retomba au fond. Elle n’eut plus de force, ni pour se rebeller, ni pour fuir. Elle avait le sentiment que quelque chose de supérieur à elle-même la voulait douloureuse, qu’elle était faite pour le malheur, que la fatalité la poursuivait, qu’elle ne pouvait échapper. Et définitivement vaincue, elle s’abandonnait.

Elle s’était crue sauvée : sans doute elle allait pouvoir vivre sans souffrance, sa destinée s’éclairait… Mais non ! C’était une ruse de l’existence, qui, un instant, l’avait laissée libre, pour la rattraper ensuite et l’étrangler plus fort.

Il aurait mieux valu qu’elle ne rencontrât pas P’tit-Jy. Aujourd’hui elle aurait fini de souffrir. La Seine l’aurait guérie… Mais maintenant, elle ne pensait plus à faire cela ; le ressort était brisé, elle ne pouvait même plus réagir : elle cédait tout entière, elle tendait ses poings à la chaîne. Peu à peu elle devenait l’esclave, la bête de somme qui accepte tout sans ruades, qu’on a tellement battue, qu’on a tellement lassée, qu’elle est matée définitivement.

La jeunesse de Sophie disparaissait. Son espoir avait été trop souvent trompé, elle avait été trop déçue. Elle continuait à vivre par habitude, mais elle ne croyait plus à la vie, et ne comptait plus sur elle. Elle acceptait. Ce qui n’est pas la résignation de la raison, mais l’épuisement des facultés de lutte : la défaite.