Elle avait passé un triste jour de l’an… Les jours de fête sont tristes. Il y a tant de gens contents dans les rues. Et puis les hommes restent dans leur famille. Et après, c’est le mois de janvier qui est mauvais, parce qu’ils ont tout dépensé pour les étrennes.
Sophie avait dû quitter la mère Giberton : sa chambre était trop chère. Et elle était allé se loger dans un mauvais garni de la rue Saint-Roch, auquel attenait un caboulot, et qui ressemblait à l’hôtel où elle était descendue en arrivant à Paris. Ainsi, rien ne subsistait plus des trois mois qu’elle avait passés avec P’tit-Jy ; elle croyait quelquefois qu’elle avait rêvé, P’tit-Jy lui apparaissait alors comme une figure idéale, comme une création chimérique : elle était trop bonne, P’tit-Jy, pour être vraie !
Le patron de l’hôtel, en gilet de laine, fumant éternellement sa pipe en terre, se tenait derrière son comptoir. Quand on entrait dans l’hôtel, on frappait au carreau qui donnait sur le débit, et le patron sortait dans le corridor. Un bec de gaz éclairait avec hésitation l’escalier en tire-bouchon dont les marches étaient couvertes d’une toile cirée usée. Le mur était sale, couvert de traînées noires… Dans la chambre de Sophie, il y avait des rideaux de cretonne rougeâtre, une petite toilette, un lit dur, un fauteuil auquel manquait un pied, et, sur la cheminée, une misérable petite tête en plâtre ; même à midi, il y faisait à peine clair. L’hôtel, toute la journée, sentait le vin et le graillon. Quelquefois, des discussions s’élevaient chez le bistro, et les femmes sortaient sur le carré pour mieux entendre.
Sophie avait rencontré des types bien rigolos. L’un, surtout, l’avait étonné. Elle était sur le boulevard, après dîner. Un homme à cheveux roux, vêtu d’une sorte de lévite, était passé près d’elle, et il l’avait regardée en dessous d’un air honteux, tandis qu’un sourire nerveux relevait le coin de sa lèvre, pareil à la grimace d’un chien. Elle l’avait déjà remarqué tout à l’heure, ce type-là, il tournait, il rôdait autour des femmes, il lui avait fait un peu peur. Cependant elle lui avait souri machinalement, et il l’avait suivie chez elle, sans rien dire, en rasant les murs.
Quand il avait été dans la chambre, il avait poussé de profonds soupirs, ses yeux brillaient d’un feu extraordinaire, ses mains tremblaient. Il éclata de rire. « T’énerve pas, mon coco, t’énerve pas… », disait Sophie inquiète. Mais dès qu’il vit sa chair, il devint fou. Il se jeta sur elle avec une fougue inouïe, il soufflait comme un sanglier, il buvait, il aspirait, il possédait de tous ses sens. Et Sophie l’entendait mâcher entre ses dents des mots dont elle comprenait mal la signification : « Infâme ! infâme ! assouvis-toi ! »
Puis il retomba sur le lit, à côté d’elle, comme assommé. Il avait les yeux grands ouverts, et fixait dans le vide… Sophie, toute remuée par cette scène, ne savait pas si elle allait rire ou pleurer. Mais le profond silence de l’inconnu la glaça. Elle pensa qu’il devait être très malheureux, qu’il avait des peines de cœur, puis elle pensa qu’elle-même était très malheureuse.
L’homme roux s’était levé. Maintenant il s’habillait discrètement, pudiquement, avec une singulière modestie. Il approcha de Sophie la lumière, et il l’examina. Il était métamorphosé, il regardait Sophie doucement, il paraissait très bon. Il souriait avec tristesse. Il ne lui dit rien, mais il la baisa chrétiennement sur la joue, et lui donna tout son argent. Et comme il se retournait pour partir, Sophie vit qu’il avait une tonsure au sommet de la tête.
Un soir, vers cinq heures, Sophie qui allait à la Samaritaine, fut suivie par un jeune homme blond qui paraissait timide. Il s’approchait, et, croyait-elle, pour lui parler, mais il n’osait pas, et recommençait à marcher derrière elle. Sophie s’arrêta devant un magasin ; il s’arrêta ; mais comme elle l’avait regardé, il pensa sans doute qu’il était importun, car il se troubla et se détourna. Il fallut qu’elle laissât tomber son parapluie, et qu’elle le remerciât en souriant de l’avoir ramassé pour qu’il comprît que Sophie ne le repoussait pas. Sophie était flattée parce qu’on la prenait pour une personne sage, elle se sentait toute rajeunie. Sans qu’elle sût pourquoi, tout-à-coup, elle avait songé à Félix, à autrefois… Une impression très lointaine lui était revenue… Ils marchèrent l’un à côté de l’autre, au milieu de la foule, et sans faire attention à rien. Le jeune homme tournait des phrases embarrassées pour dire des choses simples. Il finit par l’inviter à dîner, avec beaucoup de précaution. Sophie disait : Mes parents… C’est bien difficile… Puis, à la fin, elle trouva une façon de s’arranger.
Sophie avait déjà dîné avec des michets. Elle s’était ennuyée. Elle était comme un soldat en service commandé, à un travail. Le michet est agaçant. Il faut se surveiller, faire attention à ce qu’on dit, à la manière dont on mange. Avec cela, tenir la personne à distance pour qu’elle n’ait pas l’idée de se conduire autrement qu’en michet. Ce n’est guère plaisant…