Ce soir-là, ce ne fut pas cela du tout. Sophie s’amusait, en jouant sa petite comédie. Et ce jeune homme était gentil ; un regard caressant, une jolie barbe blonde. Sa timidité avait disparu. Maintenant il parlait à Sophie très simplement, et avec confiance. Il lui faisait la cour. Il était tendre, et plein de tact. Il souriait. Il ne semblait pas du tout brutal comme les hommes… Il racontait sa vie : il était musicien, — Sophie lui demanda s’il connaissait la Polka des Trottins ? Non, il ne connaissait pas. Elle était étonnée : « Pour un musicien ! » — Il habitait avec son père, un petit vieillard têtu avec lequel il ne s’entendait pas toujours… Il demanda à Sophie comment elle s’appelait. Sophie trouvait que son nom n’était pas joli ; elle répondit : « Rolande. » Lui il s’appelait Gaston. Maintenant il se tenait contre elle, il avait pris sa main, la serrait, elle sentait qu’il était nerveux.

Quand ils furent sortis du restaurant, et que, dans la rue noire, Gaston embrassa Sophie, elle frissonna. Il lui parlait chaudement, tout près de l’oreille ; il parlait, parlait : il demandait. Elle ne voulait pas, et cherchait des prétextes… C’est qu’il n’était pas comme les autres, lui, ce ne serait pas la même chose : non, elle ne pouvait pas avec lui, comme ça, tout de suite… Cependant, il finit par la convaincre, et elle le conduisit chez elle…

Après, elle lui dit : « J’aurais voulu, pas ce soir, tu sais… Plus tard… » — « Pourquoi ? » — « Pour que tu me fasses encore la cour, mon chéri… »

Comme elle était dans ses bras, elle se sentit le cœur débordant, elle eut envie de tout lui dire : Pourquoi mentir ?… Elle lui dévoila donc sa vie, et elle faisait : « Tu comprends ?… Tu comprends, pas ? » Elle disait la mort de ses parents, les méchancetés de son tuteur, M. Bourdit. Elle ne parlait pas de Scholch… Elle décrivait son existence à son arrivée à Paris, puis P’tit-Jy et la mort de P’tit-Jy. Elle pleurait… Mais elle disait à travers ses larmes : « Maintenant que je t’ai dit tout ça, je ne vais plus te plaire ? »

Gaston était ému, il rassurait Sophie. D’ailleurs, avant ses aveux, il avait bien deviné. Il serrait sa petite amie contre lui, il essuyait ses yeux mouillés : « Pleure pas, ma gosse. » Mais elle se souvint que P’tit-Jy lui parlait ainsi, et repartit.

Le jeune homme ne s’était pas senti séparé de Sophie par ses confidences, au contraire il voyait là un cœur solitaire, avide d’affection, injustement dédaigné. Il voyait là beaucoup de souffrance. La pauvre chambre, où ils étaient couchés, l’apitoyait. Avant de quitter Sophie, il lui dit des paroles tendres et consolantes.

Gaston Pinson était un grand garçon pâle, d’âme maladive, sans mesure, ni équilibre. Il était très impressionnable, extrêmement nerveux, de nulle volonté, d’un cœur singulier par le raffinement et la fragilité. En sortant de chez Sophie, il était navré ; ce désarroi, cet abandon où il l’avait vue… Vraiment elle était tout à fait innocente ! La destinée s’était acharnée contre elle… Quel charmant petit être !… Et pourquoi le hasard s’était-il plu à la détourner de sa voie naturelle : une vie honnête, heureuse, avec quelque brave homme qui l’aurait aimée ? Gaston était indigné contre l’injustice du sort et sa stupidité.

Le lendemain, il courut chez Sophie. Sophie n’osait pas croire qu’il reviendrait. Elle se disait : « Je n’ai pas assez de chance. » Elle s’ennuyait. Elle pensait à lui ! Comme il était doux et gentil ! Comme il était bon !…

Quand il entra, elle se jeta dans ses bras.

Maintenant elle le regardait : il l’intimidait. Il était si distingué ! Un jeune homme, aussi bien, penser à une femme comme elle ! Non, c’était ou de la curiosité ou un caprice. Il était revenu par passe-temps… Il y avait une certaine question qu’elle brûlait de lui poser.