« Peuh ! je ne pense pas à toi, je pense à d’autres. »

Il souffrait du chagrin qu’il lui faisait, il l’embrassait, il eût voulu la consoler.

Mais ces entretiens lui étaient pénibles, il s’en lassait. Il s’était aperçu enfin qu’il n’éprouvait pour Sophie que de la pitié ! Trop peu pour un cœur d’amant… Le décor de vice où vivait Sophie, et qui lui avait plu d’abord, lui répugnait à présent. Il ne pouvait plus supporter ces murs sales, ces odeurs, la vue du patron, les gens qu’on rencontrait dans l’escalier ; tout l’écœurait. Il était résolu à la quitter. Cependant l’idée du désespoir dans lequel il allait la jeter lui en retirait le courage.

Il avait essayé d’expliquer qu’il ne pouvait pas continuer à la voir. Mais alors c’était des plaintes qui le navraient. Elle ne lui faisait pas de reproches, elle disait des choses simples : Elle n’avait jamais eu d’ami… il était le premier, le seul qui eût été bon pour elle… Et pendant qu’elle disait cela en pleurant, en l’embrassant, il la voyait dans cette misère, si petite, si humble et suppliante, il se trouvait dénaturé, il n’insistait plus, il se taisait…

Il remettait ainsi de jour en jour.

Cependant l’exécution eut lieu un soir de février.

Ils étaient dans la rue. Et elle ne voulait pas le quitter, car elle avait senti qu’elle ne le reverrait plus. Elle le suivait sans rien dire, doucement, comme un pauvre chien. Il se retournait de temps en temps, et il disait : « Sophie, laisse-moi. » Il ne parlait pas fort, le cœur lui manquait… Devant son insistance, il grossit la voix : « Allons, laisse-moi… Allons ! Allons ! va-t’en ! » Il était ému et ne voulait pas le laisser paraître : il fut plus dur. Il faisait des gestes brusques.

Elle crut voir qu’elle ne pourrait plus le fléchir ; elle s’arrêta… Elle le regardait s’éloigner d’elle, attendant encore qu’il la rappelât. Enfin, elle se décida : elle s’en alla.

Il s’était retourné.

Il la suivit des yeux, toute mince ; il la vit passer, un peu plus loin, dans le cercle de lumière d’un réverbère, elle avançait lentement, comme quelqu’un qui va sans savoir pourquoi ; il eut infiniment pitié. Il fut sur le point de courir après elle… Il put se contenir, il s’en alla.