Pour Sophie, Gaston c’était le Prince. Il était si bien ! Quand il partait, il disparaissait dans un monde inconnu, brillant, extraordinaire, terrible, un monde qu’elle imaginait mal. Il suivait les concerts. Il y jouait. Elle tremblait : on devait l’adorer. De jolies femmes décolletées, tout en blanc, l’entouraient sans doute, l’emprisonnaient, lui faisaient une chaîne de leurs frais bras nus. La pauvre Sophie rêvait…
Où était-il ? Que faisait-il ?… Hélas ! elle n’était pas, elle, une femme pour lui ! Il ne reparaîtrait plus… Sophie, alors, pleurait, elle ne rêvait d’aucune vengeance, car elle trouvait que cela était naturel ainsi, mais elle était accablée. Ah ! s’il avait voulu !… Pour rester avec lui, près de lui, elle l’aurait bien servi… Oui, devenir sa bonne ! Elle accepterait qu’il ne l’aimât pas, si elle pouvait seulement le voir toujours, le regarder, l’entendre.
Gaston, mal à l’aise, disait : « Écoute, Sophie ! il ne faut pas m’aimer… » — Sophie haussait les épaules. « Je ne veux pas que tu m’aimes. Tu sais bien que je ne peux pas vivre avec toi. »
Elle répondait :
— Tu pourrais si tu voulais.
— Tu ne me comprends pas, ma petite amie, c’est cependant simple.
— Peut-être alors que je comprends mieux les choses compliquées.
Elle ne voyait dans toutes ces paroles que ceci : il ne l’aimait pas. Elle lui disait : « C’est que tu es tiède pour moi ! » Puis : « Ah ! je suis ennuyée ! » Et, à la façon dont elle prononçait ce mot-là, on sentait que tout à coup, pour elle, la nuit s’était faite, que tout avait senti la mort. Mais elle ne voulait pas pleurer.
Gaston la regardait, et très doucement : « A quoi penses-tu ? A des vilaines choses sur moi ? »
Un sourire lamentable :