Sophie était prête. Il faisait sec, on prit la rue de Rivoli pour gagner les Champs-Élysées. On voyait en face le jardin des Tuileries aux arbres noirs et sans feuilles. Gaston parlait, il disait sur tout, sur le soleil, sur les voitures, sur les passants, des choses délicates. Sophie ne savait pas comment répondre. Elle restait toute bête à côté de lui. Elle pensait seulement, avec un grand regret : « Il est trop bien, il est trop bien pour moi. » Puis, en regardant ses mains blanches et sa jolie barbe, elle murmurait : « Comme on doit vous aimer, vous ! »

Il récita des vers. Puis se tut. Sophie lui demandait : « A qui pensez-vous ? » Il répondait exprès, par taquinerie : « A personne. » Alors elle disait : « Monstre ! » en lui serrant le bras.

Il voyait tout cela. A propos d’une chose insignifiante, elle avait remarqué : « Hier, vous avez dit ceci ». Ainsi, elle se souvenait de tout ce qu’il avait dit, seule elle avait repassé toutes ses paroles, jusqu’aux moindres. Elle avait pensé à lui si fort ! Il la regardait : « Petite Sophie ! » Elle avait vraiment des yeux très purs, des yeux d’enfant. Il observait aussi que son visage était déjà un peu fané, cela l’émouvait. Ah ! la vie ! Comme le jour tombait, on y voyait à peine, il l’embrassa. Après un long baiser, elle restait silencieuse. « A quoi penses-tu quand je t’embrasse ? » demanda-t-il. — « Au ciel », répondit très doucement Sophie.

Ils dînèrent, et puis ils rentrèrent.

Sophie paraissait toute drôle, elle tournait dans la chambre, elle était agitée. Elle dit à Gaston : « Assois-toi là. » Elle mit les mains sur ses deux épaules, et le regarda comme si elle allait lui parler. Mais elle ne dit rien, et se remit à marcher dans la chambre. Il la considérait avec étonnement. Enfin elle s’approcha de lui : « Tu veux que je te montre quelque chose ? » — « Qu’est-ce que c’est ? » fit Gaston. Elle était penchée sur sa malle et l’ouvrait. Elle en sortit une vieille petite boîte en bois blanc, et revint près de son ami. Elle leva le couvercle, en tremblant, puis elle tira de là, lentement, une à une, plusieurs choses, un gant d’enfant en laine rouge, le portrait d’une femme jeune encore qui lui ressemblait, un petit livre de messe, et une alliance. C’était les reliques de son enfance : « Tu vois, dit-elle, je n’ai jamais montré cela à personne », et, les larmes aux yeux, elle l’embrassa. Elle était à la fois triste et joyeuse, triste de tous les souvenirs qui repassaient devant elle, joyeuse d’avoir un ami avec qui les regarder. Elle avait montré cela à Gaston, parce que c’était ce qu’elle possédait de plus précieux, les seules choses qui fussent bien à elle. Se donner à lui, ce n’était rien, puisqu’elle se donnait aux autres. Mais cela, son trésor, le montrer, c’était vraiment ouvrir, donner son cœur.

… C’était vrai que Gaston n’avait pas de maîtresse. Il avait vingt-sept ans, un âge difficile : on ne peut plus guère, par scrupule, être l’amant de cœur, — on ne peut pas encore, par défaut de fortune, être l’amant en titre ou le mari. On est un jeune homme. Cependant, on n’est plus le tout jeune homme pour qui l’amour se passe en plein ciel, sans conséquences, ni responsabilités ; on a plus de fierté qu’à dix-huit ans, on voit mieux : on s’interdit bien des choses… Gaston, sentimental, sensuel et voluptueux, n’avait pas de maîtresse. Et tandis qu’il rêvait de grandes amoureuses, de festins de chair magnifiques, de corps admirables, il se voyait réduit à la fille des rues. D’ailleurs, il y a chez celle-ci une mélancolie et une odeur de vice qu’il savourait.

Quand il connut Fifi, l’affreuse tristesse de sa vie le désola et le ravit. Il s’enchanta de la pureté de son cœur, comme de ses yeux cernés. Il eut de grands plaisirs, en confessant, dans une alcôve louche, une enfant. Il était passionné de sincérité. La spontanéité et le naturel de Sophie lui parurent délicieux… Cependant quand il la sentit prête à l’adorer, il commença à réfléchir, à s’examiner. Or, elle l’intéressait, elle lui plaisait, mais il ne l’aimait pas. Et elle se disposait à l’aimer !

Il craignit ce qui allait arriver. Il avait peur pour Sophie, et peur pour lui. Si elle s’attachait trop fortement à lui, quand il la quitterait, comme elle souffrirait ! Et n’était-elle pas déjà assez malheureuse ? Et lui, si devant l’amour et devant la misère de Sophie, il allait ne plus oser l’abandonner !

Un jour il la trouva en larmes. Elle était assise près de son lit, et pleurait, sans bruit, sans bouger. Il l’interrogea : « Quoi ? Qu’avait-elle donc ?… » — « Des ennuis… » répondit-elle. Mais il insistait. Elle finit par avouer que, comme il était en retard, elle avait cru qu’il ne reviendrait plus. Alors il fut tout à fait effrayé. Ces larmes !… Comme elle tenait à lui déjà, mon Dieu !…