Et puis l’Escalope retourna chez le père Léon. D’ailleurs Fifi rapportait du pognon tous les jours. Et puis il pleuvait… On avait une table contre les carreaux. De temps en temps, on soulevait un peu le rideau, on jetait un regard sur le boulevard : « Ça dégringole toujours !… Alors tu dis : Trente-sept ?… »
Vers huit heures, les femmes arrivaient : Totote et Sophie, crottées : « Ah ! v’là, les mômes !… On va croûter ?… » Mais après dîner, l’Escalope embrassait Sophie sur le front : « Allons, petite femme, allons ! » Et elle repartait.
Le soir, l’Escalope allait avec Pied-Mou dans un bar, au bas de la rue Lepic. Là, en suçant, debout contre le comptoir, on causait. On voyait Anatole, une femme à cheveux courts comme un homme, toujours en complet cycliste avec une casquette anglaise. Elle fumait en buvant du marc. Elle aussi, Anatole, elle avait une petite femme qui travaillait. On voyait Patagon, un large d’épaules, qui mangeait énormément et qui s’en vantait tout le temps : « Moi je mange un kilo de bifteck en me levant, et ça ne me gêne pas pour manger un gigot à mon déjeuner. » Pied-Mou disait : « Ah ! m…! » C’était son mot à Pied-Mou, le mot qui exprime tout, joie et souffrance, mépris et admiration, triomphe ou défaite. Seule l’intonation variait.
On faisait des zanzis, et on causait. Quelqu’un parlait d’une bonne qui était assez bête pour ne pas vouloir faire la noce : « Elle a trente-cinq francs par mois. Dis donc, si ça lui plaît… » ricanait Pied-Mou.
Le garçon du bar servait les tables. Un petit, bossu : « Par ici, Lagardère, un champoreau ! » Et ailleurs : « Ben quoi ! la Cloque, t’es sourd ? »
Patagon tapait sur le zinc en disant à Anatole, fortement : « Ma gonzesse a qu’à recommencer… Ce qu’elle prendra !… J’y ferai venir la gueule grosse comme ça. J’ai l’amour vache, tu sais ! »
« Ben quoi ! Bombé ! et ma fine ! » C’était une petite femme en cheveux, mais coiffée soigneusement, avec de grands anneaux aux oreilles, et un ruban rose autour du cou, qui, sur le coin d’une table, écrivait. Elle copiait, en s’appliquant, une chanson pour une copine : le Retour du Déserteur. « Une chanson bath, celle-là ! » A la même table, deux autres parlaient ; elles avaient des figures sérieuses : « Qu’est-ce que tu fais demain ? — Je vais au vélodrome. — IL court ? — Penses-tu ! — IL ne court pas ? — Mais IL ne court plus… Penses-tu que je LE laisserais courir, jalouse comme je suis… » Encore une qui était chipée pour un homme de piste !… Totote et Fifi rappliquaient, et on allait se coucher.
Il arriva que, pendant quatre jours, Sophie n’eut pas de chance. Quatre jours passer à travers ! « Je ne sais pas comment tu fais ! » disait l’Escalope. Et ce sacré père Léon qui ne faisait l’œil à personne !… L’Escalope mit sur sa tête un vieux calot rouge, il prit un mauvais tapis qui couvrait la table de la chambre, et, son tapis sur l’épaule, il alla baragouiner du turc devant les cafés de la place Clichy. Un naïf provincial, qui admirait tout, acheta l’objet. Et l’Escalope arriva au bar avec quarante sous, fez sur la tête. Il raconta six fois son histoire. « Ah ! m…! » faisait chaque fois Pied-Mou en rigolant. Quand Sophie s’avança, vers minuit, tout le monde cria : « Tiens, v’là la Turque !… »
III
Le surnom lui resta. Maintenant c’était « la Turque ».