Un surnom, qu’est-ce que c’est ? — Peu de chose : un jeu de mots, le souvenir d’un instant remarqué… Mais c’est aussi des amis, c’est du monde qui vous connaît ; on a un surnom, c’est qu’on n’est plus seul et perdu dans la foule, on a fait attention à vous ; on a un surnom, donc son petit cercle : on peut causer. Dite « la Turque », Sophie Mittelette ne s’ennuya plus, elle avait désormais une existence complète : un homme, ses amis et leurs femmes. Elle ne fut plus triste, elle n’avait plus à ne penser qu’à soi.
Seulement, ne plus s’appeler Sophie, mais la Turque, c’est entrer dans une nouvelle peau. Fifi devint la Turque. Elle eut de nouvelles idées, de nouveaux sentiments… Dès qu’on fait partie d’une société, celle-ci fait partie de vous : bientôt la Turque vit le monde à la façon de l’Escalope et de Totote… Sophie était restée étrangère à son métier, elle était là-dedans par hasard, et toujours comme provisoirement. La Turque ne connut plus vraiment que le trottoir, on eût dit qu’elle y était née.
Oui, son ancien être avait disparu. Elle avait tout oublié… Il y a en nous des terrains mouvants, où ce que nous fûmes peut s’enfouir incroyablement… La Turque fut une fille comme les autres, une fille qui pense à son homme et qui travaille pour le nourrir. Elle ne comprit plus l’amour que physique ; un mâle qui vous domine et vous soumet. La vie c’était turbiner, boire, manger, être caressée par l’Escalope, et dormir. Avec cela, quelquefois, une romance… De temps en temps, on faisait des gueuletons avec Patagon qui s’y connaissait en nourriture. Y avait du veau, y avait du lapin, y avait de l’oie. Ah ! y en avait du manger !
… D’abord les manières de l’Escalope n’avaient pas beaucoup plu à Sophie. Elle n’était pas habituée aux hommes qui ne travaillent pas. Et puis il prenait tout ce qu’elle gagnait, elle avait déjà bien assez de mal à arriver quand elle était toute seule… Peu à peu, elle avait compris. Elle avait compris que c’est un luxe pour une femme d’avoir un homme à soi toute seule. Et puis, si elle faisait vivre l’Escalope, est-ce que, en échange, il ne lui donnait pas une existence agréable : société, amies, considération ?… C’est agréable d’être avec un homme comme ça, on peut être fière. Elle l’aurait quitté, il n’avait qu’à choisir : toutes, elles en demandaient, c’était même heureux qu’il n’était pas coureur… Et il n’y aurait pas eu de femme, il faisait son métier de camelot où il réussissait si bien… Ah ! il n’aurait pas été embarrassé !…
Et maintenant la Turque trouvait bien naturel de travailler pour un homme. Quand elle n’avait pas eu de chance, quand elle n’avait rien fait, elle revenait, la tête basse, ralentissant son pas, plus le garni approchait. Et pas tant parce que l’Escalope allait lui fiche un marron, non ! mais elle était honteuse, elle sentait qu’elle n’était pas une bonne femme, elle se disait qu’elle n’était pas digne de lui.
Oh ! des marrons, il ne lui en colla pas souvent ! Il n’avait pas besoin, Sophie le respectait sans ça. Et il savait bien qu’elle faisait tout ce qu’elle pouvait, on n’avait pas à l’encourager.
Aussi il l’aimait bien. Et on avait des bons moments, des soirs — des moments qui vous paient de bien des choses — quand, tous les deux dans la carrée, il était content et qu’il faisait le gentil. Alors il était joli, complaisant et lâche. Elle le regardait, il avait l’air d’une fille. Il était tout petit, il pouvait aller partout. O mon petit homme !… Ah ! comme elle désirait sa caresse !… C’était bon aussi quand la veille il avait un peu bu. Sans forces, les membres las, les yeux fermés, il était dans une délicieuse torpeur. Sophie l’embrassait doucement, et il se laissait faire sans remuer, poussant seulement de temps en temps de petites plaintes. Alors elle songeait avec orgueil qu’elle tenait dans ses bras le fier l’Escalope, et que celui-là que respectaient Pied-Mou, Anatole et Tom-Pouce, était avec elle comme un petit enfant.
Le samedi, on allait danser au Moulin de la Galette. C’est bath ! Au milieu de la salle, on voit un grand palmier avec, dedans, des lampes électriques de toutes les couleurs, comme des fleurs. L’orchestre, là-haut, dans une corbeille, fait énormément de pétard : on dirait la foire. Il y a du monde bien, souvent des femmes du quartier Monceau et de la Porte-Maillot qui viennent avec des types en habit. Tout autour de la salle, court un treillage vert, comme à la campagne. C’est frais. Dans la presse, des petites femmes passent, en suçant des sucres d’orge, d’autres fument des cigarettes et boivent des bocks avec les hommes. On a chaud. V’là des sous-offs et des couturières, des employés, des modèles, des rapins. A la bonne franquette. On fait pas de manières. On s’amuse, on rit, on crie.
Il y en a tant qui raffolent de la danse, elles valsent là comme des perdues. Chaque fois, on rencontrait la petite Bertha, une du boulevard, si jeune, si folle, qui n’était jamais deux jours de suite au même endroit, mais qu’on retrouvait toujours, par exemple, à la Galette. — « Bonjour, la Turque ! » et la mômiche éclatait de rire. Puis elle se mettait à courir pour bousculer le monde. Sophie l’aimait bien. Quelle gosserie ! Il y avait longtemps qu’elle n’était plus comme ça, elle ! On prenait quelque chose avec Bertha, quand on pouvait la saisir.