Ah ! c’était la vraie môme de Montmartre, Bertha ! Ça avait poussé dans une grande bâtisse, pleine de logements, sur la butte ; l’été, les fenêtres grandes ouvertes, la cour n’est que chansons, bruits de machines à coudre, conversations d’un étage à l’autre. — Le père était serrurier, la mère faisait des ménages. On l’avait mise à la crèche ; elles se promenaient, d’autres toutes petites et elle, en file, l’une derrière l’autre, dans un jardin étroit, en chantant en mesure des chansons enfantines. Une dame habillée en bleu les gardait. Après, elle avait été à l’école ; elle gaminait un peu dans la rue, sa mère n’avait pas beaucoup le temps de s’occuper d’elle…

Vers dix ans, elle avait commencé à remarquer des choses. Son père rentrait saoul tous les samedis, et c’était la mère qui trinquait. Il tapait comme un sourd sans rien dire. Vlan ! une tarte ! Vlan ! Vlan ! Vlan ! Et la mère sanglotait doucement. Tata se renfonçait dans son lit, terrifiée, le cœur battant. Là-dessus, ils se couchaient, et c’était des ronflements. Il n’était pas méchant à jeun. Mais pourquoi que sa mère n’en voulait pas à son père de la battre ?… Eh ben ! c’est qu’ils s’embrassaient la nuit !

Bertha s’amusait dans les terrains avec des petits du quartier. On jouait à cache-cache. Un jour, elle était cachée avec le petit Polyte, de la rue Tholozé. « Dis donc, Tata, dit Polyte, connais-tu la différence entre les garçons et les filles ? — Non, dit Tata. — Ah ! t’es rien bête ! » Alors il lui montra « le sien », puis il lui dit : « Montre-moi « le tien. »

Il y eut un immense secret entre elle et Polyte. Elle n’en dormait pas. Elle était impatiente de le revoir. Ils allaient tous les deux dans des coins où il n’y avait personne, et ils s’embrassaient.

Quand Bertha eut treize ans, elle fut arpète chez une modiste de la rue Auber. Elle trottait dans Paris, en jupe courte, son carton à la main ; elle avait toujours un vieux au derrière ; elle n’y faisait pas attention. Mais un jour, elle était en retard, elle accepta de monter dans un fiacre avec un bonhomme comme ça, qui la suivait. Eh bien ! rien que pour s’être laissé chatouiller un peu, il lui colla dix francs ! Alors elle ne pensa plus qu’elle serait modiste… Dans sa maison, il y avait une femme qui ne travaillait pas, ses persiennes restaient fermées jusqu’à midi ; elle descendait en savates et en peignoir pour aller déjeuner. Un jour, elle donna une pièce de dix sous à Tata, pour rien, comme ça… « Ah ! l’argent ne lui coûte pas cher à celle-là ! » dit la mère de Bertha. Tata comprit : on montre aux hommes sa différence, et ils vous paient. C’est pas malin et pas fatigant. Vrai ! il faut être bien tourte pour travailler, quand on peut avoir si facilement de la toilette et des plaisirs !…

« Tu viens, Fifi ? » L’orchestre avait entamé la mattchiche. L’Escalope serrait contre lui la Turque, et lentement, et lascivement, glissait le pas de la danse, en chantonnant à l’oreille de sa femme avec la musique : « C’est la danse nouvelle, Made-moi-selle… » Il dansait bien l’Escalope ! Et on était forcé de le reconnaître, avec son complet noir et son chapeau melon, c’était un des mieux du bal… Après la danse, il s’éventait de la main en se dandinant, tout rose, et il regardait Sophie. Les femmes lui envoyait des coups d’œil en passant, mais il ne les voyait seulement pas. Sophie était contente.

On se rasseyait, et l’Escalope, pour la faire rire, lui improvisait pour elle toute seule des boniments éblouissants.

Mais voilà Totote et Pied-Mou qui arrivaient… « A c’t’heure-ci ! »… Ah ! Pied-Mou racontait : « Je me suis chiqué dans le Métro… On s’a foutu des coups de poings… » Et il établissait sa masse carrée, guerrière, devant un café crème, en face de sa gonzesse, la Totote, qui le regardait avec amitié… Tiens, justement, à côté : un artilleur qu’on connaissait : — Eh ! Gustave ! ça va ? j’ai vu des copains à toi, du 8e… Eh ben, là-bas, à Épinal, t’as pas trop ramassé ?

— Non, j’ai pas de salle, tout de la consigne…

— Dis donc, c’est un peu mieux que le bal Florent, ici ; seulement là-bas vous rigolez peut-être plus ?