— Là-bas ! On peut rien faire, c’est plein de sous-offs. Et là-bas, tout pour les sous-offs, et encore plus pour les rengagés…

Le flot des couples enlacés roulait devant les tables. L’Escalope les chinait, tranquillement, en fumant. — « Ah ! c’te grande jument ! Dis, Pied-Mou, si elle tend les fesses ? — Et le mec ! répondait Pied-Mou. Ah ! j’t’en prie, fais pas des yeux comme ça ! Pire que Delcassé, alors ! — Et ces deux-là ! Tu parles si on s’aime ! Ah ! mon ange !… — Oh ! mais v’là du grand monde. Regarde-moi ça, Gustave, c’qu’ils sont bien mis !… on dirait des députés. — Tiens ! Georgette qui s’est expliquée avec son homme : elle a un placard sur l’œil… »

On se levait. On en suait une aussi. Et puis on faisait le tour de la salle. On entendait des bouts de phrase, en passant à côté des uns et des autres : — Il me dit comme ça : Mademoiselle… — … Ah ! pardon ! je l’appelle salaud, comme si je le connaissais… — … Il m’a plaquée, je m’en fiche, y a pas que lui sur la terre… Et puis… j’cause pus aux hommes !…

Bertha criait à un monsieur âgé en chapeau haut de forme : « Bonjour, vieux satyre ! t’en as du fiel ! » Et elle filait. Elle était à rigoler avec des étudiants.

Là-dessus — il était minuit — « on met les voiles, les amis ? » disait l’Escalope, et on sortait du bal. On redescendait par la rue Lepic, bras dessus, bras dessous, en chantant en chœur. On s’arrêtait un peu au bar de la rue Lepic, et on rentrait se coucher, chacun avec sa petite femme.

… Ainsi passèrent le joli mois de mai et le beau mois de juin. Le travail marchait tout seul, maintenant, si bien que Sophie ne descendait plus que l’après-midi, jamais le soir. Et par ce beau temps, avec la certitude de trouver tout de suite quelqu’un, c’était presqu’un plaisir de faire le boulevard. Il y avait foule, beaucoup d’étrangers. On n’avait qu’à se montrer pour être choisie. Tous les jours, Sophie remontait avec trente-cinq, quarante, vingt francs. Pas souvent vingt. Totote aussi tenait une bonne série. Les hommes étaient contents. L’aisance et le bonheur régnaient dans les foyers. Dans ces moments-là, on trouve qu’il vaut mieux avoir une petite femme qu’une maison de banque : on a moins de responsabilités.

Les dimanches d’été, on allait au bal de l’Artilleur, à la Jatte. Là, c’est famille. Dans toute l’île, des gosses montent et redescendent les talus en courant, les balançoires volent dans les arbres, des jeunes filles courent, rouges et excitées, dans une odeur de crêpes et de frites. Un chien mouillé aboie sur la berge, tandis que, dans une barque qui suit le fil de la rivière, une femme, avec des jeunes gens, rit aux éclats, parce qu’elle essaie de ramer. On entend la cliquette d’un marchand de plaisir.

A l’Artilleur, c’est deux sous la danse. On s’en donnait tant qu’on pouvait. Et on revenait le soir, après avoir dîné au bord de l’eau…

Au mois d’août, le boulevard était vide. Il n’y avait plus rien à faire à Paris. L’Escalope et la Turque partirent aux bains de mer. Ils s’installèrent au Tréport. Sophie se rappelait ce que lui avait dit P’tit-Jy : c’est vrai que la mer, ce n’était pas beau… L’Escalope, qui n’avait pas de copains, ne savait pas quoi faire, pendant que sa femme travaillait. D’abord il dormit toute la journée. Et puis ça l’embêta. Alors il se remit à faire un peu le camelot. Cela rendait bien, surtout le dimanche, avec les trains de plaisir…

On revint à Paris vers le milieu de septembre. Mais maintenant la Turque et l’Escalope s’entendaient moins bien. D’abord, il y avait cinq mois déjà qu’on était ensemble. Et puis, l’Escalope avait peut-être eu tort de travailler, au bord de la mer. A présent, Sophie trouvait qu’il pouvait bien gagner aussi ; elle ne voulait plus le nourrir à rien faire. Il avait perdu de son prestige ; elle, au contraire, elle avait pris de l’assurance. Ce qui fait que, maintenant, il ne l’avait plus à la bonne tous les jours. Des fois, il fichait des gifles à Fifi. A présent, elle ne lui remettait plus tout son pèze, elle planquait. Il s’en aperçut, il devint sévère ; elle eut des marques… Et puis maintenant, il regardait les femmes ; ça énervait Sophie, aussi.