Un jour, l’Escalope était descendu au boulevard ; il ne remonta pas. L’agent l’avait fait. Ce n’était rien, sauf pour son orgueil… Seulement, il arriva qu’on lui ressortit une vieille histoire, je ne sais pas quoi, un coup, il y avait dix-huit mois, à Neuilly. Avec ce M. Bertillon, c’est jamais fini ! Paraît qu’on recherchait l’Escalope pour ça. Fallait qu’on lui en veuille !… Enfin, il en prit pour trois ans.

Cela attrista un peu la Turque. Trois ans ! Pauvre l’Escalope ! Il n’était pas méchant gars, au fond… Mais tout de même, elle en avait plein le dos d’un homme. P’tit-Jy avait raison. Elle poussa un soupir de soulagement… Et aux propositions :

« Non, messieurs, je vais vivre seule », répondit-elle.

Ils faisaient :

« A ton aise, Thérèse ! »

IV

Pied-Mou était parti au régiment. Totote était veuve aussi. Totote était un peu mollasse, un peu gnangnan, mais bonne fille. La Turque et elle habitèrent toutes les deux ensemble.

C’est beaucoup les hommes qui vous donnent votre genre. Quand elles ne furent plus, ni l’une, ni l’autre, avec des hommes du boulevard Clichy, elles quittèrent le trottoir, elles firent les cafés. Elles avaient de la toilette, elles pouvaient se lancer comme les autres. Il suffit d’être un peu intelligente et pas trop voyou. A présent qu’elles étaient seules, il leur semblait que rien ne pourrait plus les arrêter. Avoir l’expérience des michets, savoir travailler, et n’avoir plus derrière soi quelqu’un pour vous manger tout, — pourquoi, avec du travail et de la conduite, qu’elles ne mettraient pas de l’argent de côté, et qu’elles n’arriveraient pas, elles aussi ?

Elles faisaient des rêves d’avenir, elles se voyaient déjà propriétaires d’un petit chalet à La Garenne ou à Bécon. On aurait élevé des poules, planté de l’oseille et du persil, avec des géraniums, et toutes les deux, le soir, avant de se coucher, fait une partie de cartes, tranquillement…

… En attendant, c’était la vie, la nuit, à l’électricité, la fumée et les bocks, des Anglais, des gens saouls en habit, des jockeys et des chauffeurs, tout le monde qui vit tard et en désordre dans les tavernes surchauffées.