— Hé ! Chamberlain !
Il ne répondait pas. Enfin, tout à coup, il s’effondra sur la table, écrasa son verre et s’endormit.
Sophie mangeait des œufs durs. Son joueur ne riait plus, il était muet et paraissait très fatigué ; maintenant que son visage n’était plus éclairé par la joie, on le voyait comme il était, usé et ridé, blême.
La nuit finissait, l’excitation générale était tombée, et le vacarme s’était apaisé. Soudain on avait senti sa lassitude. Beaucoup de gens étaient partis. Ceux qui restaient encore, affaissés sans gestes sur les banquettes, ne parlaient plus. Seul, un homme ivre disait très haut des phrases sans suite que personne n’écoutait. L’électricité même semblait épuisée, elle éclairait plus faiblement. On entendait le ronflement régulier du ventilateur, et, de temps à autre, des chocs de soucoupes. Les garçons, sur des chaises, la serviette pendante, sommeillaient.
Une femme singulière était assise à côté d’un Allemand endormi. Elle portait une robe crème toute garnie de dentelles, et, sur ses cheveux teints, une couronne de lierre. Sa figure était fanée et ridée, mais un sourire d’enfant la parait, et des yeux d’une douceur infinie. Elle se leva et fit le tour des tables. Elle ne s’approchait pas, quémandeuse, à la manière des filles, mais avec le sourire innocent et charmant d’une petite fille, comme en jouant. Elle était incohérente et incompréhensible avec sa couronne sur ses cheveux rouges, avec son âme d’enfant dans sa face vieille, et cet air égaré.
Alors toutes les femmes s’éveillèrent, elles s’attroupèrent. Elles regardaient l’inconnue. Elles se mirent à la railler sournoisement :
— Il y a une femme qui dit que tu as soixante ans, moi je dis que tu en as vingt-sept ou vingt-huit.
— Laissez mon âze, répondit une jolie voix avec un accent étranger puéril, laissez mon âze, ze souis touzours belle.
— Madame a été dans le monde ce soir… Madame a été au spectacle… fit une autre.
— Oui, zoustement, à l’Opla.