— Mais madame va nous donner des billets pour son théâtre, car madame joue…
— Mais oui, tu vois pas, c’est Sarah Bernhardt !
Elle les regardait avec des yeux étonnés, gracieux. Mais la taverne fermait : on allait éteindre. Chacun se levait, gagnant l’escalier. La Turque avait pris le bras du joueur. On portait Chamberlain, qui se laissait aller comme un mort, tout le corps en zigzags. C’était un lent défilé devant les tables souillées.
On se trouva dehors, et l’air froid de l’aube vous glaça les os. Les femmes, en sortant, donnaient des cigarettes au chasseur. A la porte, attendaient des cochers, un marchand de nougat, et un vendeur du Soir : Tom-Pouce. Il dit tout bas à Fifi : « Ça va ? »… Et il s’approcha du michet en tendant ses journaux :
— M’sieur l’baron, une demi-douzaine ?… Non ?… Eh ben, prêtez-moi dix sous, M’sieur l’baron, je vous les rendrai demain matin.
Le joueur fit signe à un cocher, et monta en fiacre avec Sophie.
Sur le trottoir, devant la taverne, les femmes entouraient la folle, la chinaient encore : — « Dis, tu viens avec moi ? j’habite rue Marbeuf… Tu feras bien une passe sur un banc des Champs-Élysées… »
V
Sophie habitait maintenant dans une de ces petites rues paisibles qui se trouvent derrière la Madeleine, et à distance égale de la taverne de l’Olympia et des cafés de la gare Saint-Lazare. L’hôtel était très bien. C’était, ma foi ! mieux tenu que chez la mère Giberton, et c’était plus comme il faut. Si la pauvre P’tit-Jy avait pu revenir, elle aurait trouvé que sa Fifi — elle le disait bien — n’avait pas mal réussi. Oui, maintenant, la Turque avait de la toilette, et elle avait bon genre, ce n’était plus comme dans le temps, où elle n’aurait pas pu entrer dans un café, parce qu’elle était trop mal nippée. Elle possédait un petit chien : Kiki ; Kiki passait toute sa vie dans la chambre de sa maîtresse, et chaque fois que celle-ci rentrait, elle le retrouvait avec attendrissement. Ce pauvre petit qui était resté enfermé tout seul si longtemps !… Il était derrière la porte, il l’avait entendue, elle ouvrait, il sautait sur elle en poussant des jappements aigus ; elle le prenait dans ses bras et le caressait. « Ah ! Kiki ! petit Kiki ! Kikikikikikiki ! » Elle jouait beaucoup avec lui, il la désennuyait.
Sa chambre était gentille, et, à elle en somme, bien qu’elle fût encore en meublé. Elle avait un jeu de brosses en ébène qu’un Monsieur très chic lui avait donné (probablement un marquis ou un duc : on voyait une grande couronne brodée sur tous ses caleçons). Elle avait des bibelots, une ombrelle japonaise, des éventails, deux lampes : elle s’était arrangé un intérieur.