Sophie n’était pas malheureuse. C’était une des mieux de l’hôtel, elle y était très bien vue, tous ses amis étant sérieux. Elle était devenue raisonnable, elle n’était plus enfant comme autrefois : elle ne pensait plus à l’amour. Elle considérait que ceux qui lui donnaient le plus étaient ceux qui l’aimaient le mieux. D’ailleurs, elle ne les chérissait ni les uns, ni les autres, et n’était attachée à personne.
Un soir, elle ramena du Mollard un petit jeune homme, qui avait peut-être dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait peu de goût pour les tout jeunes gens : généralement c’est sans le sou, — mais on voyait que celui-là était d’une famille riche. Elle s’était comportée avec lui comme avec tout le monde, elle avait fait sa petite affaire avec la complaisance et l’amabilité impersonnelles qui étaient dans ses habitudes. Au bout d’une heure il était parti, et elle n’avait rien remarqué de particulier en lui, sinon qu’il était encore maigre comme une mineure. D’ailleurs, maintenant, elle était tellement habituée aux hommes qu’elle ne faisait plus attention à eux. Le michet, c’est le michet : c’est toujours la même chose ; tous à peu près pareils. Elle s’était endormie après son départ : en se réveillant elle l’avait oublié.
Elle fut assez étonnée quand, le surlendemain — il était une heure, et elle venait de se lever — elle le vit entrer dans sa chambre. Il lui apportait un bouquet. Il avait l’air embarrassé, il se mit sur le bord d’une chaise encombrée de jupons, se fit tout petit, et la regarda.
La Turque n’aimait guère qu’on vînt dans la journée. Comme elle se couchait tard, elle était fatiguée, elle sentait un cercle de plomb autour de sa tête, elle avait les idées vagues, l’haleine chaude, — et elle n’avait pas encore fait sa figure : elle était pâle et défaite. Toute la journée, elle se traînait. Elle ne recommençait à vivre que la nuit, à la lumière électrique.
« Et qu’est-ce qui t’amène ? » demanda-t-elle.
Il ne savait pas quoi répondre. Enfin il dit :
« J’avais une grande envie de vous voir. »
Sophie comprit mal. Et déjà docile, passive, elle s’apprêtait. Mais lui ne s’approchait pas d’elle, il continuait à la regarder de loin, avec une muette admiration. Il aurait voulu lui dire tout ce qu’il éprouvait. Il n’osait pas. Avant de frapper à sa porte, il était resté là un bon moment, le cœur battant, tout tremblant. Puis il s’était décidé. Il était encore ému… Il avait rêvé à elle tout hier.
La Femme !
Il avait rêvé à tous ses gestes, à son peignoir, à son petit chien, à la voix douce dont elle lui parlait. Et dans cette chambre, bourrée de choses féminines, de dessous, de rubans, et dans cette odeur musquée, il était profondément troublé, toute son adolescence s’agitait… La Femme !… Tout le touchait, il aurait voulu adorer Sophie, lui parler longuement à l’oreille, l’embrasser avec infiniment de délicatesse et de respect, ou bien vivre à ses pieds, comme un héros de roman, en jouant de la guitare en sourdine, ou en disant des vers ; son cœur débordait de tendresse.