Sophie, tout ébouriffée, s’était mise à sa toilette, elle se faisait les ongles. Il l’agaçait un peu, elle détestait qu’on lui fît perdre son temps. Il avait commencé à lui parler, avec hésitation : « Mais tutoie-moi donc, mon gros, dit Sophie. — Oui ! vous voulez bien ? Oh ! que vous êtes gentille ! » Maintenant il était content ; il croyait qu’elle l’aimait. Il se lança aussitôt dans de grandes déclarations. Il disait qu’il irait pour elle au bout du monde.
— Oh ! dit la Turque, arrête-toi à Asnières et donne-moi la différence !
Puis elle attendit.
Mais ça continuait. Il lui parlait toujours de son amour, de son cœur, d’un tas de choses qui n’intéressaient plus du tout Sophie. Elle levait les épaules. Enfin, elle l’interrompit :
— C’est pas tout ça. C’est pour coucher avec moi que tu es venu, mon petit ?… Non ?… Alors, qu’est-ce que tu viens faire ?
Il se taisait, décontenancé par le ton brusque de son amie. Il avait eu subitement le cœur gros. Il allongea la main, et posa sur les genoux de Sophie son bouquet de fleurs, en disant presque tout bas : « Je vous aime. »
La Turque éclata d’un rire énervé, et elle s’écria : « Ah non ! tu sais ! le boniment, c’est ça qui ne me tombe pas ! J’ai pas le temps. Et puis, on n’en vit pas. Si c’est pour ça que tu es venu, c’est pas la peine de revenir. Au revoir : il faut que je m’habille… Et puis tu peux remporter ton bouquet, tu aurais bien mieux fait de me donner les quarante sous qu’il t’a coûtés. »
… Cependant, vers le soir, une grande tristesse envahit Sophie. Elle réfléchit. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était sentie aussi triste. Tout à coup elle vit clair, elle vit ce qu’elle était devenue. Mon Dieu ! Oh ! mon Dieu !…
Avant l’Escalope, elle eût été si heureuse de rencontrer ce qu’elle avait repoussé aujourd’hui ! Oui, c’était cela qu’elle avait cru trouver en Gaston, et qu’elle avait amèrement regretté quand il était parti… Qu’était-elle devenue ? Elle n’avait plus de cœur… Alors, jamais elle n’aimerait plus personne ? Nulle tendresse ne l’émouvait plus… Quand ce petit était là devant elle, si doux, si troublé, elle n’avait pensé qu’une chose : que le boniment, c’est un truc pour poser des lapins aux femmes. Elle était pire que la dernière des dernières : elle se rappelait qu’il y en avait une qui avait été en maison au Transvaal, celle-là racontait que là-bas, chaque femme, parmi les clients, en choisissait un pour l’aimer, pour causer avec lui. Ces femmes-là, elles avaient encore du cœur. Elle, Sophie, n’en avait plus.