Et Sophie mettait sa main dans la manche de Scholch, d’un mouvement familier d’autrefois, qui était remonté du passé, comme cela, tout de suite…

A présent, il parlait, il parlait d’une voix douce et grave, sans hésitation, d’abondance, avec une certitude infinie ; il disait des choses qu’il savait si bien, qu’il s’était si souvent répétées à soi-même ! « Il avait eu, hélas ! un moment de faiblesse — il était jeune ! — il avait été repris par sa famille, par son père qu’il avait toujours respecté, par sa mère, si bonne, par ses sœurs. Tous les siens, qu’il retrouvait là-bas, lui avaient fait considérer Sophie — sa Fine ! — d’abord comme une étrangère, puis comme une femme qui le détournait de sa vie,… et remué, retourné, ne sachant plus, loin d’elle — il était si jeune ! — comme son père avait dit qu’il lui pardonnerait, s’il promettait de ne pas la revoir, de ne pas lui écrire,… il avait promis, hélas !… Seulement, voilà que, peu à peu, il s’était repris, qu’il s’était dégagé, qu’il s’était remis à l’aimer : il voyait qu’elle ne lui avait donné que du bonheur… Et il était devenu malheureux : il avait été si heureux… Et un jour, à la fin, il avait fui, il avait pris le train, et il était venu à Grenoble… Trop tard ! elle n’y était plus ! Il n’avait pas pu retrouver sa trace… Il se serait mis avec elle, aurait travaillé… Elle était partie !… Alors il était retourné chez lui. On l’avait marié ; il avait laissé faire. Il n’était pas heureux, le paradis était perdu, jamais il n’avait retrouvé la vie d’autrefois, la seule, celle de son premier et unique amour. — Il était à Paris pour affaires… »

Elle ne savait pas ce qu’il disait. Cela lui était bien égal. Elle entendait sa voix, elle regardait ses lèvres : elle aurait voulu s’endormir ah ! s’endormir avec lui en souriant !… C’était comme un rêve, c’était une minute profonde et irréelle, une apparition dans un autre monde.

Et ils étaient là, tous les deux et ne formant qu’un, intimes d’une unique intimité, — comme hier. Oui, c’était comme si rien, depuis, ne s’était jamais passé…


Il la regardait. Il la voyait changée, fanée, flétrie, — mais il ne s’attardait pas à cela. Il retrouvait ses yeux, sa peau, un certain pli de sa narine, les veines bleues de son poignet, et le grain de beauté qu’elle avait au menton, un peu à gauche. Il la retrouvait comme on retrouve son pays d’enfance, où chaque pierre, chaque brandie d’arbre, chaque ornière vous arrête et réveille cent souvenirs. Il la parcourait lentement… Elle l’examinait de même… Et comme elle disait : « Personne, vois-tu, personne que toi ne m’a eue ; oh ! mon Mimi ! tu es resté mon amant ! » il pensa : « Je le sais. »

Il ne l’interrogeait pas. Ils sentaient qu’ils s’étaient aimés par-dessus toutes choses, et que rien ne les avait touchés que leur amour, tout le reste étant plus bas. Elle était toujours belle et toujours pure… On a son âme une fois pour toutes, et sous toutes les boues ou tous les triomphes, elle, au fond, demeure. Il savait cela… Il savait que la seule vie qu’elle eût vécue, c’était avec lui, et que le reste n’avait été que simulacre et apparence. Tous les deux s’étaient reconnus et s’adoraient.


Cependant, si liés l’un à l’autre, au fond, qu’ils se sentissent, pas un moment ils ne songeaient à remêler leurs jours. Ils pensaient bien qu’ils n’avaient continué à vivre jusqu’à présent que pour arriver à cette minute-là : en même temps ils avaient conscience qu’ils se voyaient pour la dernière fois. Cela était certain, inévitable. Ils n’essayaient même pas de lutter. Car on ne remonte pas le courant de la vie, quand le fleuve a coulé, il faut suivre. Car une voix leur disait tout bas que si leur fond était le même, le dessus, ce qui paraît dans la quotidienneté de l’existence, était changé. Ainsi, ils ne se seraient retrouvés que dans des heures sublimes comme celle-ci, dans le tous-les-jours, ils se seraient tués. Et ils étaient à la fois très proches et très lointains, unis et séparés.

Ils allaient partir chacun de son côté, ils ne se reverraient jamais, et toute autre chose était impossible, et ils le savaient… Aussi se regardaient-ils dans l’âme, et s’aimaient-ils surhumainement.