Elle descendait le matin, encore presque assoupie, et fatiguée des quatre membres comme si on l’avait battue, car on se couchait tard et après être resté toute la journée sur ses pieds. On commençait à nettoyer ; mettre les chaises sur les tables, arroser, balayer ; cela sentait le tabac froid, la sciure et les crachats. Un jour sombre entrait par les vitraux, de l’air sur glissait par la porte, ouverte. On avait le patron sur le dos : « Un coup de foulard ici ! Et ce que vous laissez dans les coins, ma fille ! » On mettait les mégots dans un sac.

A onze heures, les premiers clients arrivaient. Il y avait le bon homme : « Bonjour, mon enfant ; et les amours ? » Il y avait celui qui veut toujours toucher, qui vous prend à la taille, ou vous caresse la main, le commis voyageur : « Oh ! là ! là ! t’en fais des yeux cochons ! » Et l’employé… Parler, s’approcher et s’échapper, servir, sourire.

Le soir c’était des cris dans la fumée, des manilles, coups de poing sur la table, discussions, jurons… Dans le coin des étudiants, on chantait… Sophie était étourdie, avec un mal de tête horrible ; ses jambes pliaient sous elle ; mais il fallait s’empresser, et de l’adresse.

Pendant deux semaines, elle ne sentit rien. Elle était abrutie de fatigue et comme stupéfiée. Et tout de suite debout, à l’aube, et occupée, elle n’avait pas le temps de penser. Quand, enfin faite un peu à toute cette nouveauté, elle commença à en prendre conscience, elle fut désespérée.

Elle se sentait déchue.

D’abord, quel travail ! Quand elle cousait, elle avait l’orgueil de ses doigts ; ils usaient d’habileté, d’intelligence. Mais porter des chopes sur un plateau !…

Et ces hommes qui lui donnaient des sous en disant lâchement une saleté ! Les autres bonnes prêtes à tout !… Et coucher là, être comme une brute attachée à la maison, ne plus avoir de vie à soi !… Et encore, dans la brasserie, il y avait une atmosphère énervante. Ah ! Rien que des hommes !… Des regards d’hommes, des bouches et des mains d’hommes ! Elle dormait mal… Des hommes qui vous plantent un regard dans le cœur comme un couteau, ou qui parlent doucement avec une furieuse envie, on le sent bien, de se ruer… Ces yeux, ces yeux qui se collent à votre corsage ! Les autres bonnes riaient, riaient, roucoulaient, riaient, hennissaient…

Un matin, le patron bouscula Sophie dans la cave, sur un sac de charbon. Alors elle oublia tout, elle ne voulut plus se souvenir d’elle-même ; elle eut une folie, vécut dans un vilain rêve. Elle le rejoignait, là, dans le noir, elle sentait des mains sur elle, elle entendait haleter un souffle, une bouche humide et chaude la parcourait, une flamme la pénétrait, l’embrasait, et dans un éclair, elle s’évanouissait… L’homme disparaissait dans l’ombre… Sophie était seule ; elle avait honte. Mais remontée aux lumières, au bruit, elle ne savait plus rien ; tout s’effaçait, elle se remettait à circuler à travers les tables en portant ses bouteilles.


Dans le coin des étudiants, trois Allemands venaient tous les jours. Ils ne jouaient pas aux cartes, et ils ne chantaient pas. Presque sans rien dire, ils fumaient des pipes. L’un d’eux, quelquefois, se mettait à parler : il parlait longtemps, et les deux autres l’écoutaient, en faisant par moments un signe de tête. Le plus grand et le plus large, le plus blond, appelait toujours Sophie « Fraulein » ; il la regardait d’un air rêveur et sérieux. Sophie ne l’aimait pas, parce qu’il était trop poli… Qu’est-ce qu’il veut, cette choucroute-là ! pensait-elle… Avec sa tête fadasse, il l’effrayait un peu… Il parlait doucement, timidement.