Celui-là se mit à arriver chaque matin à dix heures, avant tout le monde. Il s’asseyait à l’une des tables de Sophie… Le v’là encore ! murmurait-elle, de mauvaise humeur. « Bonchour, Fraulein », faisait-il. Là-dessus, il s’arrêtait, il était gêné… Elle s’adossait à la boiserie ; la serviette au bras, debout, de ses mignons yeux bleus, cernés de noir, elle le regardait, indifférente. Alors, tout troublé, il tirait un journal de sa poche et se cachait derrière.
Elle s’amusait maintenant tous les matins à l’embarrasser ainsi. Elle le trouvait si bête et si ridicule. Il avait pris l’habitude de ne pas parler. Il s’asseyait, lisait, la regardait parfois à la dérobée et rougissait. Un imbécile… Cependant, un jour qu’elle toussait, il leva les yeux sur elle avec une expression d’inquiétude si singulière qu’elle en resta tout étonnée. Et comme une bonne lui disait en déjeunant : « Et ta gourde de Boche ? — Quoi ! ta gourde ! » fit Sophie.
Une idée nouvelle, extraordinaire, tout d’un coup l’avait frappée, et la rendait comme grise. Ça l’avait prise subitement ; subitement elle avait eu le cœur à l’envers, tremblante. Il m’aime !… Il y avait quelqu’un qui pensait à elle, pas pour monter dans sa chambre la nuit, pas comme à une bête, quelqu’un qui rêvait en pensant à elle !
Toute la journée elle fut absente ; elle n’entendait pas les clients l’appeler, elle se trompait en servant… Quand enfin elle remonta pour se coucher, la journée finie, elle tomba sur son lit et pleura. Elle pleurait à sanglots, à chaudes larmes, avec des soupirs profonds, ah ! de tout son cœur à vider !
Le lendemain, le commencement de la matinée fut interminable. Dix heures ne sonneraient donc jamais ? Enfin l’instant arriva, mais Scholch n’était pas là… Mon Dieu ! est-ce que maintenant il allait ne plus venir, avait-elle compris trop tard !… Cependant il parut. Alors elle le servit, n’osa pas le regarder, puis alla se cacher.
Cela dura plusieurs jours, le pauvre garçon se désolait. Il avait bien senti qu’il ne plaisait pas à Sophie, mais lui était-il devenu si insupportable qu’elle ne pût même plus souffrir sa vue ? Avant, au moins, si elle ne l’encourageait guère, elle restait là, près de sa table, il pouvait de temps en temps se risquer, d’un œil. Pourquoi fuyait-elle à présent ? Il aimait encore mieux quand elle avait l’air de se moquer de lui, mais qu’elle était là.
Un jour, un samedi, Scholch se montra seulement à dix heures et demie, Sophie depuis longtemps ne vivait pas. « Vous êtes bien en retard », fit-elle, malgré soi. « Comment donc ! vous avez recardé cela, Matemoiselle ? » demanda-t-il… Elle se tenait devant lui, mince, avec sa figure douce et ses jolis yeux d’enfant. Elle le regardait comme jamais elle ne l’avait regardé. Il se sentit bouleversé. Que se passait-il ?… Comme elle le regardait, mein Gott !! « Sophie ! » balbutia-t-il. Elle recevait sa voix avec ravissement, il n’avait plus d’accent, ou bien il était joli son accent… Il avait l’air troublé, des yeux éperdus : Sophie se sentait heureuse… Ils se mirent à parler par petites phrases, à mots détachés, des mots timides, des mots rougissants, puis, peu à peu, le cœur ouvert, il aurait voulu parler, parler, parler pendant toute sa vie… Sophie écoutait, délicieusement. Ah ! ce langage jamais entendu encore et désiré toujours !… Il lui disait qu’il avait bien compris qu’elle n’aimait pas le voir, et cela lui était si douloureux ! Il disait comme elle l’avait intimidé, qu’il voulait lui parler et n’osait pas, que tous les mots l’abandonnaient quand elle était là… Il disait comme il pensait à elle, qu’il n’avait tous les jours qu’un désir, venir ici et la voir, qu’il ne travaillait plus et ne pouvait plus travailler, que la seule pensée dans sa tête c’était elle, et que, ces derniers jours, quand il avait remarqué qu’elle le fuyait, il était devenu trop malheureux, et il ne savait plus comment faire, et il souffrait, et il l’aimait…
Sophie avait envie de pleurer en entendant cela. Elle aurait voulu baiser la main de Scholch. Elle se sentait les jambes molles. Elle ne disait rien. Elle écoutait, elle soupirait… Oh ! c’était bon, mais cela remuait trop ! Elle manquait défaillir.
VI
C’était son dimanche de sortie.