Ce dialogue avait lieu avec accompagnement du clic-clac du métier qui bruissait dans la maison. Comme l'affamé, tout en se dirigeant vers le seuil, semblait encore hésiter, sans doute pour se donner une contenance: «Eh! Jean! appela la femme, viens donc ici m'aider à faire comprendre au seigneur militaire que nous serons aises de l'avoir pour convive.»
Le tisserand vint, sa navette à la main, les manches retroussées, le buste ceint du tablier de travail. Mais à peine eut-il jeté un coup d'oeil sur l'étranger: «Eh! s'écria-t-il, avec un véritable transport de joie, c'est Hector! c'est mon frère! Venez vite, mère, hâtez-vous! c'est lui, il n'est pas mort! le voilà!»
Et, les bras tendus, il courut vers la porte pour être plus tôt dans les bras de son frère. Mais quelle fut sa surprise de trouver devant lui le soldat qui, se redressant fièrement dans son harnois déguenillé, lui dit du ton le plus ironiquement dédaigneux: «Moi, votre frère! moi, le frère d'un tisserand, d'un roturier! Ah! bonhomme, vous voulez rire! Je ne vous connais pas. Il se peut qu'autrefois vous ayez porté le même nom que moi; mais ce nom, qu'en avez-vous fait?...»
Certes, le tisserand était homme à savoir répondre; mais, comme un saisissement fort explicable le rendait muet, une voix parla au lieu de la sienne: celle de sa mère, qui était venue sur le seuil.
«Vous avez raison, seigneur cavalier, dit-elle. Jean le tisserand s'est trompé quand il a cru reconnaître en vous un frère qu'il n'a pas vu depuis longtemps. Je vous en demande pardon; car, en vérité, il ne saurait y avoir rien d'honorable pour vous à être celui qu'il a nommé. Celui-là, voyez-vous, était un mauvais coeur, un égoïste, qui, après avoir honteusement dissipé le riche patrimoine dont il devait compte à sa famille, n'a plus songé, la ruine venue, qu'à se mettre lui seul à l'abri du besoin. Quand, pour le bonheur des siens, il a été parti, son frère s'est dit qu'un nom aussi indignement porté ne pouvait plus convenir à un honnête homme: et il l'a quitté pour en prendre un qu'il a su faire noble et garder sans tache. Jean le tisserand s'est trompé; excusez-le, excusez-nous, seigneur cavalier. Celui pour qui il vous a pris est mort, bien mort: nous le savons maintenant. Suivez tranquillement votre chemin, monsieur le gentilhomme: c'est ici une pauvre maison roturière, où personne ne vous connaît.»
Et comme si rien d'étrange ne se fût passé, la mère referma la porte en ajoutant: «Laissons cet homme.» Puis elle alla s'asseoir à sa place accoutumée devant la table, et elle dit: «Mangeons.»
Mais, au lieu de venir auprès d'elle, le tisserand, qui avait écouté, et qui n'avait pas entendu l'homme s'éloigner, alla doucement rouvrir la porte. Le militaire était agenouillé, tête nue, sur le seuil; deux ruisseaux de larmes inondaient ses joues hâves.
«Jean, dit-il humblement, veux-tu m'apprendre ton état?
—Ah! s'écria la mère, j'ai retrouvé mon fils!»
Et elle courut relever l'homme qui pleurait...