Peut-être étions-nous souvent sur le point de nous oublier; mais à chaque mouvement que le brave homme essayait de faire nous voyions sa face se contracter douloureusement, ou bien nous l'entendions pousser quelque soupir plaintif; et il n'en fallait pas davantage pour nous rappeler impérieusement aux égards, aux attentions,—jusque-là qu'une fois M. Bidard, versant des larmes de joie, nous dit avec toute la simplicité de son tendre coeur: «Savez-vous ce que je disais au bon Dieu, ce matin, en faisant ma prière?

—Non, monsieur Bidard. Quoi donc?

—Qu'il devrait permettre que je fusse toujours malade, puisque cela vous rend si sages et me vaut tant de preuves de votre amitié.»

Mais apparemment le bon Dieu ne voulut pas entendre la requête du vieil instituteur; il ne tarda pas à lui rendre la santé, avec laquelle reparurent l'indocilité, la distraction, voire même l'irrévérence de ses élèves.

Et M. Bidard, qui ne savait nous infliger des punitions que pour les lever presque aussitôt, dès les premières marques de tristesse, M. Bidard se trouva de nouveau livré sans défense à nos incessantes tracasseries.

Tous les ans, le jour de la Saint-Jean, qui était son patron, il était de tradition dans l'école de souhaiter la fête à M. Bidard, avec toute la solennité que des enfants de village peuvent donner à une manifestation de ce genre.

Les choses, ce jour-là, se passaient, depuis de longues années, dans l'ordre suivant:

Au retour du dîner, chaque élève, portant un bouquet de jardin ou des champs, se rendait sur la place de l'église, où était bâtie la maison d'école, et où l'on se réunissait pour rentrer en corps dans la classe. Après un compliment récité par le plus grand, le plus petit offrait à M. Bidard (qui attendait ordinairement dans sa chaire) une livre de café grillé et un demi-pain de sucre, qu'on avait achetés à frais communs, et dont le pauvre vieillard, habile ménager de ces jouissances, usait de telle sorte, que la modeste provision n'était guère épuisée avant la fin du douzième mois.

Le compliment dit, les fleurs données, le cadeau offert, M. Bidard, qui n'avait jamais les yeux secs en ce moment, embrassait tous ses élèves l'un après l'autre, et la porte de la classe donnant sur le jardin était ouverte pour toute l'après-midi, qui se passait en jeux auxquels le maître prenait part, et en récits qu'il faisait.

Jour fortuné aussi bien pour le maître que pour les élèves, et laissant ordinairement à ceux-ci comme à celui-là maint heureux souvenir qui en prolongeait la franche et cordiale joie.