Or, une année—à quelles épreuves, Dieu bon! n'avions-nous pas soumis pendant les jours précédents la robuste patience du vénérable instituteur! je n'ose pas m'en souvenir,—une année, dis-je, tout avait été combiné, préparé, disposé, selon l'usage, pour la célébration de la fête de M. Bidard.
Nous nous réunissons, nous entrons deux par deux, armés de nos bouquets, et gardant, au milieu du bruit tumultueux de nos pas, le silence ému d'une douce appréhension.
Le plus grand s'avance vers la chaire, où est assis M. Bidard, qui fait mine de ne pas nous entendre, absorbé qu'il semble être par quelque travail appliquant sur lequel il est penché.
«Cher et respectable précepteur, dit le doyen de la classe, qui a fait provision d'éloquence rimée dans quelque manuel spécial:
«Le jour de votre fête est pour nous un beau jour,
Puisque pour tous offrir nos souhaits, notre amour...
Nos coeurs....»
—Hein! quoi? qu'est-ce que vous dites?» interrompit tout à coup M. Bidard, qui seulement alors parut s'apercevoir de notre présence, et releva la tête pour nous montrer, de travers, le visage le plus ironiquement rechigné qu'il soit possible de voir: «Ne parlez-vous pas de ma fête?... En effet, je crois que c'est aujourd'hui. Mais qu'est-ce que cela peut vous faire, à vous?—Rien, assurément. Puis, qu'est-ce que vous me contez encore?—Des souhaits! de l'amour! qu'est-ce que cela signifie? Quels voeux peuvent faire pour leur maître des élèves de votre nature? Que lui souhaiteraient-ils, sinon la continuation des soucis qu'ils lui causent tous les jours? De l'amour! Eh! mon Dieu! où prenez-vous que vous ayez de l'amour pour moi? Où en sont les marques? Est-ce dans votre conduite de ces derniers jours? Est-ce qu'on chagrine, est-ce qu'on tourmente ceux que l'on aime? Est-ce qu'on leur désobéit? Est-ce qu'on leur manque de respect? Vous qui faites toutes ces vilaines, toutes ces méchantes choses, ne parlez pas, non, ne parlez pas d'amour! Je vous le défends.... Vous alliez aussi mettre en avant vos coeurs. Eh! ce ne sont que de mauvais coeurs, puisqu'ils ont si peu d'égards pour mon pauvre vieux coeur attristé! Mais qu'est-ce que je vois donc dans vos mains? Des fleurs! Ah! ce n'est pas pour moi, je suppose! Ces roses qui signifient beauté, ces marguerites qui signifient jeunesse innocente, voudraient-elles, par hasard, me témoigner que, jeunes et innocents, vous devez me donner de beaux jours? Ah! comme je leur crierais: «Taisez-vous, menteuses, taisez-vous!»
En parlant ainsi, M. Bidard, dont l'expression railleuse était devenue de plus en plus âpre et mordante, avait pris, comme machinalement sous son pupitre, où ils étaient censés le gêner, deux paquets de forme et de volume identiques à ceux que portait le plus petit des élèves, et les avait placés, comme machinalement encore, sur un des rebords latéraux de sa chaire;—ce qui signifiait clairement qu'en même temps qu'il répudiait la sincérité de nos voeux et refusait nos bouquets, il n'avait que faire non plus des présents d'autre nature que nous comptions lui offrir.
Nous nous entre-regardions interdits, les yeux écarquillés, la bouche béante, les bras ballants, comme des gens devant qui se produit quelque terrifiant prodige.