Il entra dans le moulin à sucre: cette machine se compose de deux énormes cylindres de pierre, qui tournent sur leur axe, en laissant entre eux deux un étroit intervalle, dans lequel on introduit des bottes de cannes à sucre, que l'on avance à mesure que le mouvement de rotation les attire et les broie....
Comme le colon marchait sur des feuilles de palmier, dont on avait jonché le sol, il ne fut point entendu d'une jeune négresse qui présentait des cannes au moulin.
Mais ce n'était pas le moulin que regardait la pauvre fille!
Ses yeux étaient tournés vers un jeune, beau, grand nègre... aux yeux vifs, aux dents blanches... à la peau noire et luisante....
Or, Atar-Gull, car c'était lui, s'approchait quelquefois pour effleurer les lèvres vermeilles de la négresse; mais elle baissait la tête, et la bouche de son amant ne rencontrait que ses cheveux longs et doux.
Alors elle riait aux éclats, la pauvre fille... et les deux cylindres attiraient toujours les bottes de cannes, et elle, suivant leur mouvement, approchait de la meule sans y penser, occupée qu'elle était des tendres propos de son amant.
Le père Wil voyait tout cela et se mourait d'envie de châtier un peu ces fainéants; mais il contint sa colère...
—Karina—disait Atar-Gull dans sa belle langue caffre, si suave, si expressive—Karina, tu me refuses un baiser, et pourtant je t'ai fait de beaux colliers avec les graines rouges du caïtier; pour toi, j'ai souvent surpris l'anoli aux écailles bleues et dorées, je t'ai donné un madras qui eût fait envie à la plus belle mulâtresse de la Basse-Terre; vingt fois, j'ai porté tes fardeaux; ces cicatrices profondes prouvent que j'ai reçu pour toi la punition que tu méritais, quand tu laissais échapper le ramier favori du maître... et pour tout cela un baiser... un seul....
Karina n'était pas ingrate, non; aussi elle avançait en souriant ses lèvres de corail... lorsqu'elle poussa un cri horrible, un cri qui fit retourner le colon, car il cherchait déjà le commandeur pour livrer à son fouet la négresse indolente et rieuse.
Toute à son amour, avançant toujours machinalement, sa main vers le moulin, la malheureuse ne s'était pas aperçue qu'il ne restait plus de cannes à moudre, et au moment où Atar-Gull l'embrassait... elle engageait sa main entre les deux cylindres qui, continuant leur mouvement d'attraction, l'eurent bientôt écrasée; l'avant-bras suivait la main, lorsque le nègre sauta sur la hache de salut[9], et d'un coup sépara le bras de l'avant-bras, qui disparut broyé entre les deux meules....