—Oh!—pensait-il en lui-même—que les voilà satisfaits, riches, beaux et jeunes... et leur père... lui aussi est heureux de leur bonheur... un père!—un père... c'est pour ce blanc, un ami tendre, un homme qui lui donne de l'or et une belle jeune fille... une riche habitation et beaucoup d'esclaves.

Pour moi... un père, c'est un cadavre pendu à un gibet!...

Pour eux la vie, ce sont des instants qui fuient rapides... car ils comptent le temps, non par heures, mais par plaisirs...

Pour moi la vie, c'est l'esclavage, le travail et les coups....

Oh! mais aussi j'ai un bonheur, moi; c'est de tenir ces brillantes et joyeuses destinées dans ma main d'esclave, au bout de mon couteau! c'est de pouvoir me dire:—À l'instant, si je veux, je fais un cercueil de ce lit nuptial, une orpheline de cette fille, un veuf de ce jeune homme, des larmes de ces rires...

Mon bonheur! c'est de me dire:—Et ce sera un jour, un jour! par moi, moi seul! cette famille sera exterminée! et pourtant le dernier me serrera encore la main, en me disant: brave et digne serviteur, je te bénis.

Et il continuait son bon et touchant regard, de telle façon que Théodrick et Jenny, le rencontrant fixé sur eux, se dirent d'un coup d'œil:—Brave Atar-Gull!... voilà un esclave sûr et dévoué...

—Allons donc, allons donc, paresseux—dit le bonhomme Wil en prenant doucement le nègre par l'oreille—le service languit par là... on voit bien que tu n'y es pas....

Atar-Gull, saluant, disparut vite, et obéit avec une admirable activité...

Tous les colons de la Jamaïque semblaient s'être donné rendez-vous dans la maison vaste et commode du père de Jenny, et c'est à peine si la belle habitation pouvait contenir cette foule de visiteurs....