Aussi à dix-neuf ans trois mois et un jour, Narcisse Gelin, ayant terminé sa philosophie, aurait pu, s'il eut voulu, raisonner fort proprement sur l'âme et les idées innées; mais Narcisse préféra ne pas raisonner du tout.

Doué d'une imagination ardente, vagabonde, puissante et désordonnée, sentant bouillonner en lui l'âme d'un poète, il dit à son père Bernard Gelin:—Je serai poète... je suis poète.—Sois donc poète—dit Bernard, qui exécrait ses voisins et adorait son fils.—D'autant plus—ajouta-t-il—que ça vexera Jamot, l'épicier, dont le fils n'est qu'un homme de lettres.

Et voilà comment Narcisse fut poète.

Du jour où Narcisse fut poète, il allait en coucou chercher la poésie aux Batignolles, à Vincennes et aux Prés-St-Gervais. Il se pâmait devant les arbres poudreux des grandes routes, s'extasiait devant les moulins à vent, dont la meule insouciante broie également le froment du riche et du pauvre, et dont les ailes agitées par le vent ressemblent aux voiles d'un navire....

À cette pensée de navire, Narcisse Gelin, qui n'avait jamais vu de navire, tressaillit. Tout-à-coup une pensée soudaine l'illumina. La véritable poésie n'est pas, décidément, sur terre—se dit-il—elle est sur mer: là, une vie rude et énergique; là, des tempêtes; là, des combats; là, des hommes forts; là, des hommes âpres; là, des hommes à part....—Je verrai la mer, j'irai sur mer.

Et, retournant à la boutique paternelle, il tourmenta, obséda, taquina, tortura tant et si bien Bernard Gelin, que le bonhomme fit une petite pacotille d'objets qui devaient parfaitement se vendre aux colonies.—Il ajouta cinquante louis, quelques larmes et sa bénédiction, embrassa Narcisse et le conduisit à la diligence de Brest.

Or, il avait choisi Brest comme lieu d'embarquement, parce qu'un cousin de sa mère était écrivain du port.

Narcisse, arrivant à Brest, fut droit chez le cousin, lui exposa ses désirs, sa volonté de poète et lui demanda ses conseils.

Le cousin était justement l'intime du capitaine de la Cauchoise, jolie goëlette en chargement pour la Martinique.

Le coussin arrêta le passage de Narcisse Gelin sur la Cauchoise. Narcisse eût voulu un nom peut-être plus poétique, plus sonore. La Cauchoise lui paraissait assez vulgaire; pourtant il se décida, le choix étant très-borné dans ce port militaire. Mais en vérité, il eût bien donné dix louis de plus pour que la goëlette se fût nommée l'Ondine ou la Phebé. Il fallut donc se résigner, d'ailleurs il comptait se dédommager sur le nom du capitaine, car le capitaine devait s'appeler au moins d'Artimon ou Stribord.—Point, le capitaine s'appelait Hochard!!!—Malgré son bon naturel, ce fut un tort que Narcisse ne lui pardonna jamais.