Cette vanité de jeune homme impatient de mettre tout le monde dans la confidence de sa bonne fortune littéraire est sans doute blâmable; mais, sentant le besoin de donner quelques explications sur ce nouveau livre, j'ai pensé qu'elles acquerraient bien plus d'importance et de valeur en vous étant adressées, à vous, Monsieur, qui avez créé le roman maritime d'une manière si originale et si puissante, et qui partagez avec Goëthe, Byron, Schiller et Walter-Scott le rare et précieux privilège d'être un des types de la littérature étrangère et contemporaine.

Je suis persuadé comme vous, Monsieur, que si l'esprit général de notre nation pouvait arriver peu à peu à comprendre tout ce qu'il y a de forces, de ressources, de moyens de défense ou de conquêtes commerciales dans la marine, la France pourrait devenir l'égale de toute puissance européenne sur l'Océan.

C'est aussi cette conviction profonde, Monsieur, qui m'a donné le courage de publier quelques essais maritimes; car, venant après vous, il fallait un tel mobile pour oser entreprendre une tâche aussi périlleuse.

J'ai long-temps agité la question de savoir si je ne devais pas choisir pour sujet de romans quelques-uns de ces merveilleux faits d'armes si nombreux dans nos annales maritimes; mais j'ai estimé qu'il était mieux de débuter modestement comme peintre de genre.

Et puis aussi que le public, plus familiarisé avec l'idiome, la langue, les habitudes des marins par mes premières esquisses, pourrait prêter une attention moins distraite alors par l'étrangeté de ses mœurs, à une fabulation toute historique, d'une portée plus large et d'un intérêt plus national.

Vous trouverez peut-être, Monsieur, que j'ai bien abusé, dans Atar-Gull, de cette licence que vous nous accordez, de commettre des meurtres flagrants et atroces pour exciter la sensibilité du lecteur; mais je me débattais en vain sous la fatale influence de l'effrayant sujet que j'avais embrassé, et, comme Macbeth, de Shakespeare, ma férocité n'a pas eu de bornes, parce qu'un crime était la conséquence, la déduction logique d'un autre crime.

Aussi, Monsieur, j'ai une terrible crainte de passer pour un homme abominable, faisant de l'horreur à plaisir.

Et pourtant, à la faveur de cette peinture trop exacte (je le crois) de la traite des noirs, de leur esclavage et de ses résultats, j'ai voulu, non élever une polémique bâtarde et usée sur des droits que plusieurs contestent, mais bien poser des faits, des chiffres, au moyen desquels chaque partie adverse pourra établir ses comptes.—L'addition seulement reste à faire.

Maintenant, Monsieur, je vais vous soumettre le plan que j'ai cru devoir suivre pour parfaire ce livre.

Permettez-moi seulement une question.