Ne vous est-il pas souvent arrivé de rencontrer par hasard, dans le monde, un homme que vous ne connaissiez pas, et que vous regardiez pourtant avec une curieuse attention, tant sa physionomie vous frappait?
La tournure originale, incisive de quelques phrases, vous étonnait, et vous écoutiez avidement...—Alors, tombant sous le charme d'une conversation rapide, étincelante, animée, n'éprouviez-vous pas je ne sais quelle sympathie pour cet être si singulier qui, apparaissant là comme isolé au milieu de ce monde bruyant et tumultueux, semblait presque fantastique, tant il y avait d'imprévu, de charme et de mystère dans cette rencontre?...
Et puis, malheur! un importun vous frappait sur l'épaule, vous détourniez la tête avec humeur... et malheur... car l'inconnu était peut-être Byron, Châteaubriand, Bonaparte?
Et il avait disparu... et vous ne le revoyiez plus... plus jamais.... Aussi y pensiez vous toujours avec un sentiment de tristesse douce et de regrets.... En un mot, cette soirée, cette heure de conversation datait dans votre vie, n'est-ce pas?
Et laissez-moi, Monsieur, citer à l'appui de ceci deux faits personnels; il ne s'agit ici ni de Byron, ni de Châteaubriand, ni de Bonaparte, mais d'hommes qui ne manquaient pas de supériorité.
Un jour, j'étais à Saint-Pierre (Martinique), et comme notre frégate devait mettre le lendemain à la voile, j'allai le soir faire mes adieux à une excellente et digne famille, dont les soins touchants et empressés m'avaient arraché à une mort cruelle;—j'arrivai, et, après quelques moments d'une causerie amicale, on annonça le curé de ***.
Figurez-vous, Monsieur, un homme jeune encore, pâle, le front saillant, des yeux vifs et noirs, une parole sobre et austère, et le ton de la meilleure compagnie.
On parla politique.—Je ne sais par quel misérable préjugé je m'attendais à une discussion étroite et hargneuse, ou à un dédaigneux mutisme de la part du prêtre.—Point: le prêtre causa long-temps, et sa conversation âpre et nerveuse, ses idées claires, fortes et neuves sur les affaires du temps, m'étonnèrent à un point extrême.
—On parla beaux-arts, musique, peinture: même supériorité, même science toujours naïve, saine et vigoureuse.... Et je me souviens qu'il nous fit, entre autres choses, une curieuse et poétique dissertation sur l'influence du polythéisme et du christianisme dans les arts, tout à l'avantage de la dernière croyance.
On parla statique, géométrie, mécanique; il en raisonna comme un habile praticien, et le colon chez lequel je me trouvai lui demanda même pourquoi il ne faisait pas exécuter en grand l'admirable moulin à sucre qu'il avait inventé.