Enfin, Monsieur, vaincu par les sollicitations de mon hôte, qui jouissait de ma stupéfaction, nous allâmes au presbytère. Il était, je crois, minuit.

Ici, le prêtre nous chanta de sa musique, nous montra de sa peinture, voulut bien nous lire un de ses livres, un manuscrit remarquable sur la liberté des cultes, nous expliqua ses machines à moudre les cannes singulièrement simplifiées.

Que vous dirai-je, Monsieur? ce prêtre résumait en lui tous les prodiges de l'intelligence et du savoir. Simple, pauvre et bon, d'une infatigable activité d'esprit, ne dormant presque pas, et passant sa vie à fouiller les racines de l'arbre de la science; en un mot c'était presqu'un Faust, à la damnation près (je le suppose du moins).

Enfin, Monsieur, ces heures rapides passèrent; je restai sous le charme jusqu'à trois heures du matin; à cinq heures, j'étais en route pour la Jamaïque, et je ne devais plus revoir ce prêtre singulier, je ne l'ai plus revu; peut-être a-t-il fini ses jours sous le ciel brûlant des tropiques, car sa santé était faible et usée par l'étude... peut-être ce génie ardent et inconnu est enseveli sous une pierre obscure.

Une autre fois, en Grèce, quelques jours avant le combat de Navarin, je vis pendant une heure, à Anti-Paros, un descendant du célèbre Panajotti, favori du visir Kropoli; cet intrépide vieillard avait puissamment contribué au soulèvement de son pays, connu Byron, égalé Canaris; d'une finesse d'esprit exquise, d'un jugement droit et éprouvé, il me parla longuement de la Grèce, et jamais la position vraie de ce malheureux pays, son avenir, ses ressources, n'ont été plus poétiquement exposés que par ce vieux Grec à longs cheveux blancs, au costume pittoresque, assis sur un fragment de marbre aux sculptures effacées, prophétisant l'avenir de cette nation, qui fut toujours un prétexte dans les mains des puissances européennes.

Je quittai, et ne vis plus qu'une fois cet homme extraordinaire: ce fut le lendemain du combat du 20 octobre: il passait rapidement dans un canot le long de notre vaisseau, et se rendait, je crois, auprès de l'amiral, comme envoyé du gouvernement grec.

Cette longue et fatigante digression, Monsieur, tend à établir ceci, que souvent des êtres, tantôt remarquables par une grande puissance d'organisation, tantôt par des vices ou des vertus portés à l'excès... mais toujours frappants, saillants, d'une espèce à part, traversent notre existence, rapides et éphémères; comme ces météores que nous ne voyons qu'un moment, et qui s'éteignent pour toujours.

Or, Monsieur, je me suis demandé pourquoi, dans les romans maritimes, surtout, dont le cercle est immense, dont les scènes sont souvent séparées entre elles par des milliers de lieues, on ne tenterait pas de jeter cet imprévu, ces apparitions soudaines qui brillent un instant et s'effacent pour ne plus reparaître.

Pourquoi, au lieu de suivre cette sévère unité d'intérêt distribué sur un nombre voulu de personnages qui, partant du commencement du livre, doivent, bon gré, malgré, arriver à la fin pour contribuer au dénoûment chacun pour sa quote-part;

Pourquoi, dis-je, en admettant une idée philosophique, ou un fait historique qui traverserait tout le livre, on ne grouperait pas autour des personnages qui, ne servant pas de cortége obligé à l'abstraction morale qui serait le pivot de l'ouvrage, pourraient être abandonnés en route, suivant l'opportunité ou l'exigeante logique des événements.