QUE LE BON DIEU VOUS PUNIT
DE FAIRE LA TRAITE.
Lorsque M. Brulart parut sur le pont de la Hyène, tous les entretiens particuliers cessèrent comme par enchantement.
Et de fait, si ce personnage n'était pas affable et gracieux, il était au moins imposant et terrible aux yeux de son équipage.
Sa chemise ouverte laissait voir son cou bruni, ses membres nerveux et endurcis aux fatigues. Il s'appuyait sur une énorme barre de chêne qu'il faisait tournoyer de temps en temps, comme si c'eût été le plus mince roseau.
—Où est le Borgne, canailles?—demanda-t-il. Le Borgne s'approcha.
—Fais armer la chaloupe en guerre, prends quinze hommes, deux pierriers à pivots, et va amariner le bateau de ce monsieur; quant à ces chiens qui sont dans le canot, mène-les aussi à bord, et mets-les aux fers avec les noirs et le reste de l'équipage du brick. À vous quinze vous pourrez manœuvrer ce bâtiment: imite mes mouvements, et navigue dans mes eaux... tu commanderas ce navire... veille aussi à la nourriture des nègres... allons, file.
Les ordres de M. Brulart furent exécutés à la lettre; seulement, lorsque Caiot vit arriver l'embarcation armée qui venait s'emparer de la Catherine, il eut le fol entêtement de vouloir résister un peu; aussi lui et deux autres, je crois, furent tués, et le Borgne pensa judicieusement que ce serait autant de moins à garder et à nourrir. Bientôt la Hyène orienta ses voiles, et, serrant le vent au plus près, mit le cap au sud, comme pour regagner la côte d'Afrique....
Benoît sentit alors, aux secousses du navire et au bruit qu'on faisait sur le pont, que la goëlette se remettait en route.
La brise fraîchit, et la marche de la Hyène se trouvait tellement supérieure qu'elle fut obligée d'amener ses huniers pour que la Catherine pût la suivre, et pourtant son nouveau commandant, le Borgne, la couvrait de voiles....